BENJAMIN CONSTANT
L'amour et la politique dominent l'existence de Benjamin Constant. En amour, retenons sa longue liaison avec sa compatriote Mme de Staël, entrecoupée de brouilles et de réconciliations; et en politique, ses curieux rapports avec Napoléon que tantôt il attaque et tantôt il soutient. Avec toutes ses volte-face, la vie de Benjamin Constant parait assez brouillonne. Pourtant l'examen de sa pensée politique et de son oeuvre littéraire permet de déceler une préoccupation permanente chez l'écrivain:
l'individu.
Benjamin Constant a offert ses talents de juriste et de penseur à des régimes divers, mais à chaque fois, il défendait la même chose:
les droits de l'individu. Le libéralisme, qui est sa philosophie politique, veut protéger l'individu contre l'Etat en sauvegardant l'exercice de ses libertés: liberté économique - cette liberté de créer une entreprise et de s'enrichir à tient tant la bourgeoisie - mais aussi la liberté de conscience, liberté d'opininon, liberté de la presse. Ces idées rapprochent Benjamin Constant d'un groupe de penseurs de l'époque, les idéologues qui maintiennent l'héritage du 18ème siècle, c'est-à-dire la croyance à la marche de l'humanité vers le bonheur grâce au progrès de la raison. Mais sur un point au moins Benjamin Constant se démarque de ce courant de pensée: celui de la religion. Tandis que les idéologues, au nom de l'esprit scientifique, sont antireligieux, Benjamin Constant reste très attaché à la dimension morale et spirituelle de l'homme.
L'importance pour Benjamin Constant de la vie intérieure et son irréductible individualisme nous conduisent à la deuxième partie de son oeuvre: un
"Journal" intime, une autobiographie inachevée, "
Le Cahier rouge", et deux romans autobiographiques, "
Cécile" et "
Adolphe", son plus célèbre ouvrage.
Adolphe est comme le négatif d'un roman de Mme de Staël; le motif de l'homme faible qui ne sait pas répondre à la passion absolue de la femme s'y retrouve, mais vu cette fois du point de vue masculin: un jeune homme aux principes incertains et qui s'ennuie, fait la conquête d'une femme plus âgée que lui et mère de deux enfants; aussi incapable de lui rendre l'amour absolu qu'elle lui voue que de se décider à rompre, il va conduire la malheureuse au désespoir et à la mort. Le lecteur du récit, écrit à la première personne, est amené à adopter le point de vue du héros, c'est-à-dire le point de vue d'un lâche.
La langue, d'une impeccable pureté, se refuse à tout effet: ses seuls buts sont la concision et la netteté de l'analyse. Ce court récit d'un homme qui n'était pas essentiellement un romancier atteint les sommets de la création romanesque; il rejoint ces petits livres rares (La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette, Le Bal du Comte d'Orgel de Radiguet...) qui de siècle en siècle ont fini par constituer une tradition dans la littérature française: celle du roman d'analyse. L'introspection est la matière même du livre et la nature n'y intervient pour ainsi dire pas. Admirable exception, la promenade hivernale de la fin où le paysage désolé vient offrir aux sentiments des personnages un contrepoint d'une sobriété exemplaire:
"Le ciel était serein; mais les arbres étaient sans feuilles; aucun souffle n'agitait l'air; aucun oiseau ne le traversait; tout était immobile, et le seul bruit qui se fit entendre était celui de l'herbe glacée qui se brisait sous nos pas. "Comme tout est calme! me dit Elléonore; comme la nature se résigne! Le coeur aussi ne doit-il pas apprendre à se résigner?"