CONSIDERATIONS SUR
« LES PENSEES »
Sur Pascal on a écrit beaucoup de choses et il y a fort à parier qu'on n'a pas fini. Il nous rend prolifiques à défaut de nous convertir. Qu'on soit pour ou contre, il ne nous laisse pas indifférent. Cet effrayant génie comme l'écrivait Chateaubriand, a encore de beaux jours devant lui.
Inclassable, on le taxe facilement d'être un apologiste comme pour mieux échapper à son influence ravageuse. Une de mes connaissances me disait récemment qu'elle avait eu Pascal dans ses cours autrefois, mais comme il était chrétien, elle n'avait pas accordé de l'intérêt. Il est des auteurs qui ont la vie dure; la réputation qu'ils traînent les déforme. Les croyants ne liront pas Nietzsche ou Marx, les incroyants n'ouvriront jamais un livre religieux.
Pascal n'est pas un croyant ordinaire, béat, tranquille. Chez lui, adhérer aux crédos de la religion ne signifie pas la paix, l'assurance qui découle de tenir une certitude une fois pour toutes. Non pas qu'il faille mettre en cause une telle certitude (la foi de Pascal est totale), mais la conversion ne s'arrête jamais, parce que le Christ souffrira jusqu'à la fin du monde. C'est que l'incertitude et la certitude ne nous travaillent pas de la même manière. Un croyant n'est pas plus heureux qu'un incroyant, car au fond il reste toujours homme, un mortel. Pascal a choisi l'effroi comme règle de vie. Il n'est pas qu'un génie effrayant, mais aussi effrayé. Adossé au néant, noué par la peur de la mort, il ne fait que nous dire et redire notre condition d'homme, et d'homme moderne, pour qui fuir ses angoisses c'est se réfugier malgré lui dans le divertissement. Sa main qui écrit ces fragments sont celle de nous tous. « L'actuelle singularité, l'importance croissante que prendrait le divertissement » (Jacques Attali, Blaise Pascal ou le génie français, Fayard, 2000) est déjà annoncée et dénoncée par lui. A la précarité, à l'incertitude des lendemains et à la mort, Pascal, prophétisant, écrit en réponse que seul l'homme, ce roseau pensant est en obligation de trouver une réponse, parce que tout lui a été donné de toute éternité, mais que par manque de foi il se rate. Nous n'aimons pas assez nos peurs. Ce n'est pas dans la fuite de nos angoisses qu'il y aura une réponse, mais dans leur assumation pleine. Rien de pire que de vouloir échapper à notre condition. Reconnaître son incapacité de s'en sortir seul est déjà une réponse. Mais reconnaître sa faiblesse est une chose et l'assumer c'en est une autre.
La question du « médiateur » se présente chez Pascal comme la seule solution. A un « je » et « tu », il faut un « il ». Quand on est en famille et à la maison, n'allume-t-on pas la télé pour trouver ce « il » ? Les médias, c'est quoi? N'est-ce pas cette troisième personne qui nous sauve de l'ennui? Une présence virtuelle, à distance qui nous distille les ingrédients nécessaires à l'oubli de notre malheur de vivre? Je reviendrai sur ce point capital.
Pascal nous dérange. Il se plaît à nous montrer nu, parce que lui-même se découvre nu. Il se situe juste à cet instant précis où Adam et Eve se découvrent nu après le péché. Il aurait pu aussi bien dire « La pomme est haïssable ». Quand on dit ma « pomme », ne désigne-t-on pas d'ailleurs soi-même? Pascal, en bon disciple de Saint-Augustin ne s'est jamais remis de cet instant de la faute de nos premiers parents. « Il dit, écrit Voltaire à propos de lui, éloquemment des injures au genre humain ». Toutes les « Pensées » sont des tentatives de remonter à l'avant d'une fatalité, de retrouver le paradis perdu d'avant la chute, de conjurer un sort certes bien mérité (la mort comme salaire du péché, Saint-Paul), néanmoins inacceptable, insupportable. Mais ce n'est pas un retour en arrière dans le temps. Pascal n'est pas un réactionnaire, un passéiste qui, sur le curseur du temps chercherait à effectuer un va-et-vient horizontal. Il n'est pas un révolutionnaire au sens ordinaire non plus. Si la certitude guide la pensée et que celle-ci peut déployer un ordre nouveau dans l'horizon du monde, Pascal récuse toute certitude dans la relation de l'homme au monde. Car, livré à ses seules forces, l'homme est égaré dans un monde vertigineux. Le monde contient bien le vide comme la science le prouve et ce vide n'est pas que matériel. Au lieu commun de « la nature a horreur du vide », Pascal oppose le démenti de « la nature est « vide ». De là au « vide » de la vie, il n'y a qu'un pas, mais le gouffre est immense et il n'est pas donné à tout le monde de faire le saut de la foi. Le vide de l'éprouvette de Pascal est surtout celui de l'épreuve de la vie. Descartes le remplit par une substance pensante, mais en vain. Car à quoi sert de remplir ce vide par la spatialisation, c'est-à-dire par la géométrisation de l'espace, si c'est pour diviser l'homme contre lui-même? Corps et âme, matière et esprit, jouant chacun l'un contre l'autre, ne peut mener qu'à la conclusion cartésienne qui évacue Dieu du champ anthropologique. « Je pense donc je suis » est garanti par un dieu vérace mais qui vient en troisième position, après la pensée et l'être. Si dieu est garant de moi, loin de constituer le fond même de ce moi en sorte que ce moi prendrait appui sur ce socle pour être d'abord et ensuite penser, le voilà rejeté dans une transcendance qui laisse l'homme à se construire en pensée pour y trouver ensuite son être qui font un, unité garantie et approuvée par dieu seulement après. Descartes met la charrue avant les boeufs.
Or, l'homme est aussi un roseau. Cette phrase de Pascal, « l'homme est un roseau pensant », est dirigée contre Descartes afin d'en montrer ses limites et celles de toute philosophie. Pour Pascal, rien n'est stable, tout est sable et sable mouvant, tout passe et s'effrite en lui et autour de lui. Cette inconstance et inconsistance, cette fragilité et ce flottement est la preuve que l'homme ne dispose pas d'une « assiette ». « La raison s'offre, mais elle ployable à tous les sens » (fragment, 274). Certes la raison cartésienne constitue l'espace, mais « ce n'est point de l'espace que je dois chercher ma dignité (...) Par l'espace, l'univers me comprend et m'engloutit comme un point » (fragment, 347). Autrement dit, en tant qu'étendu, en termes cartésien, la pensée qui fait toute la dignité de l'homme est englobée ou mieux égaré par l'indifférence de l'étendue. « La géométrisation de l'espace, c'est-à-dire la destruction du monde conçu comme un tout fini et bien ordonné, dans lequel la structure spatiale incarnait une hiérarchie de valeur et de perfection » (Du monde clos à l'univers infini, Alexandre Koyré, Tel Gallimard, 1973, p.11). La conquête de la totalisation du divers infini et homogène ne peut passer par la raison. « Géométriquement parlant, l'univers infini ne peut avoir un centre, il en a une infinité » (Nature et Histoire dans l'apologétique de Pascal, Pierre Magnard, Société les belle lettres, 1975, p.67). De fait, le problème à résoudre est celui de l'unification du divers, c'est-à-dire d'un centre. La pensée transcende l'espace, mais ne peut tout unifier, il faut changer de plan parce que l'homme est aussi un roseau. Et un être double ne peut avoir son centre en lui.
Lorsque la raison, cette chose la mieux partagée du monde devient centre, la multiplication des centres par autant d'hommes raisonnables devient à son tour un problème insoluble. Qui a raison? Qui dit la vérité? Celle-ci n'aurait donc aucun critère, aucune marque distincte en sorte que toutes les vérités n'auraient point un centre auquel s'ordonner?
Le divertissement est l'expression désespérée de cette situation. L'homme est un « entre-deux ». Ni ange ni bête, ni roseau ni pensant, il est un être « coincé » entre deux infinis. Ce qui définit proprement le désespoir des hommes qui les poussent au divertissement. Epictète prenait le roseau comme une force, Montaigne trouvait la raison faible. Aucun ne pouvait servir de centre, c'est-à-dire de certitude qui puisse nous assurer d'une assiette. Cette incapacité nous pousse à y échapper. La preuve qu'ils sont (et Epictète et Montaigne) insuffisants. L'homme ne peut satisfaire ni de l'un ni de l'autre. « Diverte ». Action de se détourner de. Tel est l'étymologie du mot divertissement. Le jeu et le sérieux constituent les deux composantes de cette activité. Se divertir, c'est vouloir les deux choses à la fois. Les hommes se jettent dans l'arène du monde « comme si la possession des choses qu'ils cherchent les devaient les rendre véritablement heureux » (139). Le divertissement est cette manière de prendre au sérieux ce qui est un jeu. Car investir ses désirs sur des choses qui n'en valent pas la peine, on se détourne du même coup de la seule question qui doit être posée? Comment assumer mon humanité et suis-je capable de la faire? Le divertissement est l'ensemble des activités qui nous débarrasse et de l'embêtante énigme de notre ambigüité et de la recherche de sa solution. Nous préférons courir deux lièvres à la fois. Tout le malheur de l'homme ne vient-il pas selon Pascal, de ce qu'il ne sait pas rester quelques minutes sans bouger?
Evasion libérant donc devant la gravité des questions de l'existence, le divertissement nous détourne et heureusement. Sinon comment échapper au vertige de son néant? Si sans divertissement il n'y a point de joie et avec le divertissement, il n'y a point de tristesse, l'oubli devient le but. En langue sémitique Adam veut dire « oublieux ». Oublieux de quoi?
L'anthropologie pascalienne est un immense et incessant effort de rappel de la chute. « Les hommes n'ayant pas pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n'y point penser » (168). L'homme du divertissement ne vit pas en lui, il produit sans cesse ce mouvement centrifuge qui l'éloigne du centre. Car d'un côté sa faiblesse, de l'autre sa force ne pouvant lui servir de centre, il évite grâce au divertissement la question essentielle, celle de son salut, c'est-à-dire la possibilité d'un centre en dehors et au delà de ceux les hommes croient avoir trouvé. Chez Pascal, à la diversion originelle du péché répond immanquablement la nécessité d'une autre diversion: le divertissement.
Il est plus moins admis que les Pensées sont une apologie (ou en vue) de la religion chrétienne. C'est certainement en réduire la portée à une historialité limitée. L'histoire de l'église ou encore celle de toute humanité dépasse de loin les frontières historiques de nos horizons terrestres forcément restreintes à nos vues humaines. C'est pourquoi chez Pascal au-delà d'une apologie il y a une anthropologie et une christologie qui les fondent l'une et l'autre. Car si l'homme est créé à la ressemblance de Dieu, son centre et son point d'appui ne peut être qu'une créature qui assume son ambiguïté radicale, le Christ, à la fois dieu et homme et ce à notre place.
Toutes les Pensées a pour seul enjeu l'homme et son salut et Pascal met en feu sa vie pour cette unique espérance qui osa coudre en feuilles éparses dans la doublure de sa veste.
AUGUSTE UNAT