LE GÉNIE DU CHRISTIANISME
UN LIVRE QUI VIENT A SON HEURE
“L’Essai sur les révolutions”, paru à Londres en 1797, est à certains égards l’oeuvre d’un philosophe presque athé qui fini par demander: “Quelle sera la religion qui remplacera le christianisme?”. Or peu après, si nous l’en croyons, apprenant coup sur le coup la mort de sa mère et de sa soeur Julie, Chateaubriand redevient chrétien. Dès lors il aurait entrepris de se réhabiliter en mettant son talent au service de la religion.
Après un début de publication à Londres (1800), “Le Génie du Christianisme” parait à Paris en avril 1802, quatre jours avant le Concordat. Chateaubriand n’a donc pas rouvert les églises comme il s’en est vanté: elles l’étaient depuis plusieurs années. Après l’éclipse due à la révolution, le sentiment religieux, reparu déjà dans la seconde moitié du 18ème siècle, retrouvait son éclat; mais, blessée par les sarcasmes des philosophes, la ferveur restait comme paralysée par la crainte du ridicule. Le Génie du Christianisme souleva l’enthousiasme parce qu’il montrait aux français qu’ils n’avaient pas à rougir de leur foi.
UNE OEUVRE D’ART CHRÉTIEN
Le dessein de l’auteur
Selon ses détracteurs, “le christianisme était un culte né du sein de la barbarie, absurde dans ses dogmes, ridicule dans ses cérémonies, ennemi des arts et des lettres, de la raison et de la beauté; un culte qui n’avait fait que verser le sang, enchainer les hommes, et retarder le bonheur et les lumières du genre humain”. “On devait donc chercher à prouver au contraire que, de toutes les religions qui ont jamais existé, la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres; que le monde moderne lui doit tout, depuis l’agriculture jusqu’aux sciences abstraites; depuis les hospices pour les malheureux jusqu’aux temples bâtis par Michel-Ange et décorés par Raphaël. On devait montrer qu’il n’y a rien de plus aimable, de plus pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte; on devait dire qu’elle favorise le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée, offre des formes nobles à l’écrivain et des moules parfaites à l’artiste; qu’il n’y a point de honte à croire avec Newton et Bossuet, Pascal et Racine…”
L’Apologie du christianisme
Dans le Génie du Christianisme l’apologie rationnelle est faible. Chateaubriand traite de haut les difficultés soulevées par l’exégèse biblique; il confond trop souvent le christianisme avec la religion naturelle, et ses preuves de l’existence de Dieu sont parfois puérils ou contestables. Enfin on lui reproche surtout de croire qu’il suffit d’exalter la beauté d’une religion pour en démontrer la vérité.
Mais l’entreprise était parfaitement adaptée à la situation en 1802: il importait moins de prouver la vérité du christianisme à la manière des théologiens, que de triompher du mépris qui pesait sur la foi. Chateaubriand avait le désir “de porter un grand coup au coeur et de frapper vivement l’imagination” et il y a parfaitement réussi.
UN CHEF-D’OEUVRE LITTÉRAIRE
Mais Chateaubriand a surtout fait oeuvre d’artiste. Que de tableaux d’une admirable perfection littéraire. Merveilles de grâce et de délicatesse: les nids des oiseaux, leurs migrations, leur chant; fresques puissantes où revivent “les grandes scènes de la nature” et les émotions qu’elles éveillent: l’immensité mouvante de l’Océan ou la splendeur étrange des nuits américaines; véritables poèmes en prose évoquant le pittoresque et le mystère de la cathédrale gothique, le charme mélancolique des ruines, la pompe ou la simplicité rustique des cérémonies religieuses. Ces peintures sont toutes baignées de sentiment et s’élargissent souvent en méditation: aussi ne sommes-nous pas supris de goûter dans le même ouvrage de fines études littéraires et une analyse pénétrante de la mélancolie moderne.
ORIGINALITE ET INFLUENCES
1)- RUPTURE AVEC LES CONVENTIONS CLASSIQUESPrenant parti, à la suite de Mme de Staël, dans la vieille querelle des Anciens et des Modernes, Chateaubriand soutient que les modernes ne peuvent plus, sans artifices, faire appel à la mythologie païenne. Il montre que nos classiques, eux-mêmes admirateurs des Anciens, ont surpassé leurs modèles en puisant dans la civilisation chrétienne une connaissance plus complète de l’âme et une notion plus haute de la beauté morale. De là, l’idée que, loin d’être asservie aux traditions surannées, la littérature doit marcher avec son temps et que l’art moderne ne peut vivre que s’il repose sur une inspiration moderne.
C’est ainsi qu’en harmonie avec le réveil du sentiment religieux le christianisme apparaitra au romantisme naissant comme une grande source de poésie et d’émotion. De même le sentiment de la nature, déjà libéré de la mythologie Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, va contribuer à enrichir l’art littéraire. Par la théorie et par l’exemple, Chateaubriand montre que loins d’être “un fond de tableau” la nature peut être l’objet de magnifiques descriptions, que par sa majesté, sa solitude mystérieuse, sa “divinité immense”, elle répond aux aspirations de notre âme et que ses spectacles éveillent en nous des émotions profondes.
2)- NOUVELLES SOURCES D’INSPIRATIONSÉlargissant les horizons du goût, Chateaubriand attirait l’attention sur des sources de beauté à peu près méconnues auxquelles puisera bientôt l’inspiration romantique. Il réhabilite la Bible dont la poésie, tantôt simple et naïve, tantôt majestueuse et sublime, lui parait comparable à celle d’Homère. Il révèle aux Français les grandes épopées étrangères de Dante, du Tasse et surtout de Milton. Il suscite l’intérêt pour le Moyen-Age, les vertus héroïques de la chevalerie, la beauté de l’art gothique. Il orientait enfin la curiosité vers l’histoire nationale et éveillait ses lecteurs à l’intelligence du passé, amorçant ainsi l’essor de l’histoire.
3)- RENOVATION DE LA CRITIQUE LITTERAIRE
En recherchant ce que les chefs-d’oeuvre doivent à l’esprit chrétien, Chateaubriand a contribué à fonder la critique historique: il montre après Mme de Staël, que l’artiste subit l’influence de son millieu et que nous le comprenons mieux quand nous connaissons les circonstances étrangères qui ont pu inspirer.
L’influence du Génie du Christianisme fut donc essentiellement libératrice: en ouvrant la voie à la spontanéité créatrice, à l’imagination et au sentiment, Chateaubriand préparait l’avènement du romantisme.