Hakkımda

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Şişli / İstanbul, (0533 2490843) vildan_ornadis@hotmail.com, Türkiye
Chers abonnés et visiteurs du blog;Tout au long de ma vie scolaire,j’ai reçu un enseignement français.Après avoir terminé le collège français “Sainte-Pulchèrie” j’ai continué à ma vie lycéenne au “Lycée Français Saint-Michel”.J’ai reçu mon diplôme de fin d’études secondaires 3 ans plus tard. À la suite du lycée,j’ai étudié la philologie et la littérature française à “L’Université d’Istanbul, dans “La Faculté des Lettres”;simultanément j’ai étudié la formation pédagogique à L’Université d’Istanbul,dans“La Faculté d’Éducation”(“Formation à L’Enseignement”).Après 4 ans d’études de double licence je suis diplômée en tant que philologue,aussi professeur de français.Toutes les formations que j’ai acquises m’ont perfectionnée dans les domaines tels que la langue, la littérature et la culture française ainsi que la formation pédagogique. Depuis 11 ans, je partage mes connaissances avec ceux qui veulent apprendre la langue,la culture et la civilisation française. J’enseigne les gens de tout âge et de tout niveau depuis les élèves des écoles françaises,jusqu’aux étudiants de diverses universités sans oublier les hommes ou femmes d’affaires ni les amateurs de la francophonie

Présentation

Sevgili Blog Takipçileri;
Tüm eğitim hayatımı fransızca gördüm. İstanbul'da bulunan‘’Özel Sainte-Pulchérie Fransız Kız Ortaokulu’’nu bitirdikten sonra liseyi İstanbul'da bulunan ''Özel Saint-Michel Fransız Lisesi’’nde okudum. Ardından ‘’İstanbul Üniversitesi Edebiyat Fakültesi Batı Dilleri ve Edebiyatları Bölümü‘’ içinde yer alan ‘’Fransız Dili ve Edebiyatı Anabilim Dalı’’nda dört yıllık lisans eğitimimi tamamladım.Bu süre içerisinde ‘’İstanbul Üniversitesi Eğitim Fakültesinde Pedagojik Formasyon’’ alanında eğitim görüp çift anadal diploması aldım. Böylece hem filolog (Dilbilimci) hem de öğretmen olarak mezun oldum. Aldığım bütün bu eğitimler bana hem Fransız Dili, hem Fransız Edebiyatı hem de Pedagoji alanlarında büyük bir yetkinlik sağladı. Onbir yıldır teorik olarak edindiğim tüm bilgileri, pratikte bu dili ve kültürü öğrenmek isteyen her yaştan her gruptan kişilere aktarıyorum. İstanbulda bulunan fransız kolejlerinde eğitim gören öğrenciler başta olmak üzere üniversite öğrencileri, iş adamları, fransız kültürüne meraklı olup kendini geliştirmek isteyen her yaştan her meslek grubundan kişiler meslek hayatım süresince öğrencim olmuştur ve olmaya devam edecektir.

EĞİTMENLİK YAPTIĞIM ALANLAR ►

MES DOMAINES D'ENSEIGNEMENT-EĞİTMENLİK YAPTIĞIM ALANLAR

Grammaire – Littérature – Biologie ( Pour les élèves des écoles françaises - Fransız kolejlerinde eğitim gören öğrenciler için )

Préparation au concours organisé par L'Université de Galatasaray - Galatasaray Üniversitesi iç sınavına hazırlık

Préparation au concours de langue étrangère - YDS (Üniversite Yabancı Dil sınavı) ye hazırlık

Toutes sortes de conseils d'orientation scolaire en France (licence, master) - Fransa’da yüksek öğrenim (lisans , yüksek lisans) görmek isteyen öğrencilere, üniversite seçimlerinden motivasyon mektubu yazımına kadar her türlü alanda eğitim danışmanlığı

Etudes spéciales (privées ou en groupe) pour les adultes -Yetişkinler için kişiye özel birebir ve grup çalışmaları

Cours de la langue Turque (grammaire - conversation) pour les étrangers - Yabancılara türkçe (dil bilgisi ve konuşma) dersleri

BLOGU BİRLİKTE GELİŞTİRELİM (Développons ensemble le contenu du blog)

Le contenu du blog est bilingue. Le blog sera développé grâce à la contribution des abonnés. On présentera les oeuvres des écrivains français, on partagera des résumés ainsi que des analyses et des commentaires sur le blog. Pour mieux concevoir la littérature contemporaine, on va traiter les nouveaux auteurs et courants, on va discuter sur les extraits de leurs oeuvres pour autant la littérature classique et antique. On va honorer les célèbres auteurs classiques en parlant de leurs oeuvres et des courants qu'ils ont initiés à la très chère littérature française. Parfois, on parlera d'une époque soit artistique, soit historique; ou bien on va donner des informations générales ou spécifiques sur la France, la culture française etc...
Pour tout cela il est nécessaire que nos abonnés soient en contact et en collaboration avec nous.

İçerik hem türkçe hem fransızcadır. Siz takipçilerin katkılarıyla gelişecektir blog yazıları. Fransız yazarların eserlerinin tanıtımı kimilerinin özetleri, farklı dönemlerden yazarlar ve eserleri hakkında analiz ve yorumlarla çeşitlendireceğiz blogumuzu. Klasik edebiyata olduğu kadar çağdaş metinlere de önem vereceğiz yeni yazarları işleyeceğiz eserlerinden alıntılar yapacağız. Kimi zaman bir dönemi ele alacağız, bazen de Fransa ile ilgili genel bilgiler, tanıtımlar yapacağız. Katkılarınızı bekliyoruz...

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Böylece,bir gün üyesi olmayı hedeflediğimiz Avrupa Birliğine katıldığımız zaman farklı kültürlere uyum sağlamakta zorluk çekmeyeceğiz.

21 Şubat 2011 Pazartesi


 A MALIN, MALIN ET DEMI...


Jean Boccace (Giovanni Boccacio), né en 1313 et mort en 1375, est le premier des grands conteurs européens. Dans son oeuvre la plus célèbre, qu'il a intitulée "Le Décaméron" (mot d'origine grecque signifiant les 10 journées), il imagine que, pour se soustraire à la terrible épidemie de peste qui désole la ville de  Florence, en 1348, sept nobles dames  et trois jeunes gentilshommes sont allés chercher refuge dans la campagne environnante, où ils respirent un air pur et se divertissent agréablement en racontant des histoires plaisantes ou tragiques. Chacun d'eux disant à son tour la sienne, chacune des dix journées qu'ils passent ensemble et consacrée à l'audition de dix "nouvelles". Voici l'une de ces cent nouvelles.

Il y avait à Florence un individu que tout le monde appelait Ciacco: c'était bien l'homme le plus glouton qu'on ait jamais vu. Comme il se trouvait dans l'impossibilité de supporter les dépenses qu'exigeait sa gloutonnerie mais qu'il avait d'assez bonnes façons et qu'il était plein d'esprit, il se fit non pas précisément homme de cour, mais diseur de bons mots, et se mit à fréquenter chez ceux qui étaient riches et se délectaient à manger de bonnes choses: il y allait très souvent diner et souper, sans qu'on l'y eût toujours inviter.

Il y avait pareillement en ce temps-là à Florence un nommé Biondello-tout petit de sa personne, fort, élégant et plus soigné qu'une mouche, avec sa coiffe sur la tête et une jolie parure de cheveux blonds bien peignés sans qu'il y en eùt un seul de travers- qui pratiquait le même métier de Ciacco.

Or, un matin de carème, ce Biondello, étant allé au marché au poisson y achetait deux énormes lamprois pour messire Vieri de Cerchi, quand il fut aperçu de Ciacco, qui, s'approchant, lui dit:
-Qu'est-ce que ça veut dire?
- A quoi Biondello répondit:
-Hier soir on en a envoyé trois autres bien plus belles que celles-ci avec un esturgeon, à messire Corso Donati; mais comme ça ne suffisait pas pour le repas qu'il veut donner à quelques gentilshommes il m'a fait acheter ces deux autres. N'y viendras-tu pas?
-Bien sûr que j'y viendrai, répondit Ciacco.

Quand le moment lui sembla venu, il s'en fut donc chez messire Corso et le trouva avec quelques siens voisins qui n'étaient pas encore à table. L'autre lui demandant ce qu'il venait faire, il répondit:
-Messire, je viens diner avec vous et votre compagnie.
Et messire Corso de lui dire:
-Sois le bienvenu, et, puisqu'il est temps, allons manger.
Ils se mirent donc à table et eurent en premier lieu des pois chiches et du thon salé, puis une friture d'Arno, sans plus.
Ciacco, comprenant la tromperie de Biondello, n'en fut pas peu furieux en lui-même et se promit de la lui faire payer.
Quelques jours après, il rencontra Biondello qui avait déjà fait rire maintes gens avec ce bon tour. L'autre, l'ayant vu, le salua et en riant, lui demanda comment il avait trouvé les lamprois de messire Corso; à quoi Ciacco répondit:
-Avant huit jours, tu le sauras beaucoup mieux dire que moi.
Et, sans laisser trainer l'affaire, après avoir quitté Biondello il convint d'un prix avec un rusé compère, lui donna une bonbonne de verre, puis le mena près de la terasse des Cavicciuli, et, lui montrant là un chevalier nommé messire Filippo Argenti, homme grand, nerveux, et fort, dédaigneux, emporté et irrittable plus que nul autre, il lui dit:
-Tu vas aller vers lui avec cette fiasque en main, et tu lui diras ceci: "Messire, Biondello m'envoiet à vous pour vous prier qu'il vous" plaise de mettre dans cette fiasque tout le rubis de votre bon vin vermeil, car il veut prendre un peu de bon temps avec ses acolytes".
Et prends bien garde qu'il ne porte les mains sur toi, car il te mettrait mal en point, et tu aurais ainsi gâté mes affaires.
Le compère dit:
-Ai-je autre chose à dire?
-Non, dit Ciacco. Va donc, quand tu auras dit ça, retourne ici vers moi avec la fiasque, et je te paierai.
Le compère se mit en route et fit son ambassade à messire Filippo. Messire Filippo en entendant le drôle, s'imagina -car il en fallait peu pour le faire monter- que Biondello connaissait bien, voulait se moquer de lui, et son visage s'empourpra de colère.
-Qu'est-ce que c'est que cette histoire de rubis et d'acolytes?
Que le diable vous emporte toi et lui!
En disant ces mots, il se leva et étendit le bras pour agripper le compère; mais le compère qui se tenait sur ses gardes, fut plus preste: il prit la fuite et par un autre chemin s'en retourna vers Ciacco, qui avait vu toute la scène, et à qui il rapporta ce qu'avait dit messire Filippo.
Ciacco, satisfait, paya, le compère et n'eut plus de cesse qu'il n'eût retrouvé Biondello.
-As-tu était ces temps-ci à la terasse des Cavicciuli? lui dit-il
-Mais non, répondit Biondello, pourquoi me demandes-tu ça?
-Parce que, dit Ciacco, je puis te dire que messire Filippo te fais chercher partout mais je ne sais pas ce qu'il te veut.
-Bien, dit alors Biondello, j'y vais, je lui parlerai.
Biondello une fois parti, Ciacco marcha sur ses pas pour voir comment l'affaire allait tourner.
Messire Filippo n'ayant pu rejoindre le compère, était resté dans une fureur terrible, et il ruminait en lui-même sa rage, ne pouvant des paroles qu'avait dites le compères, rien tirer d'autres sinon que Biondello, à la demande de qui que se fut, se moquait proprement de lui. Il en était à se ronger ainsi quand survint Biondello. Sitôt qu'il le vit, il se porta à sa rencontre et lui lança au visage un grand coup de poing.
-Misère de moi, messire! dit Biondello, qu'est ceci?
Messire Filippo, le prenant par les cheveux, lui avait déchiré la coiffe sur la tête avait jeté son capuchon par terre, et, tout en lui administrant une forte rosée:
-Traitre, disait-il, tu le verras bien, ce que c'est. Qu'es-ce que c'est que cette histoire de rubis et d'acolytes que tu m'a envoyé raconter? Me prends-tu pour un enfant qu'on puisse piper comme un oiseau?
Et, tout en parlant, avec ses poings, qui paraissaient de fer il lui labourait le visage sans lui laisser sur la tête un seul cheveu en place, puis, le roulant dans la fange, il lui mit en pièces tous les habits qu'il avait sur le dos; et il y allait de si bon coeur que Biondello, après ses premiers mots, ne pu pas une seule fois prendre la parole ni demander pourquoi il le traitait ainsi. Il l'avait bien entendu parler de ce rubis et de ces acolytes mais il ne savait ce que cela voulait dire.
A la fin, quand messire Filippo l'eut bien battu au millieu de la foule qui les entourait on eut toutes les peines du monde à le lui arracher des mains, ébouriffé et mal en point comme il l'était. On lui dit pourquoi messire Filippo l'avait ainsi traité, on lui fit reproche de ce qu'il lui avait envoyé dire, on lui dit enfin qu'il devait maintenant bien connaitre messire Filippo et savoir qu'il n'était pas homme à admettre la plaisanterie.
Biondello en geignant s'excusait et disait que jamais il n'avait envoyé  demander de vin à messire Filippo mais quand il se fut un peu remis dans son assiette, triste et dolant, il s'en retourna chez lui s'avisant que c'était là l'ouvrage de Ciacco.
Et quand, après nombres de jours, les bleus de son visage étant enfin partis, il commença à sortir de chez lui, il advint que Ciacco le rencontra et en riant, lui demanda:
-Alors, Biondello, que penses-tu de vin de messire Filippo?
Biondello répndit:
-Ce que tu as pensé, j'espère, des lamprois de messire Corso.
-Il ne tient qu'à toi désormais, dit alors Ciacco: chaque que fois que tu voudras à me donner à manger aussi bien que tu l'as fait, moi, je te donnerai à boir aussi bien que tu as bu.
Biondello, reconnaissant qu'il lui était plus facile d'en vouloir à Ciacco que d'agir contre lui, pria Dieu de faire entre eux la paix et se garda dorénavant de lui jouer un autre tour.

Boccace, Le Décaméron, Neuvième journée, Nouvelle VIII

19 Şubat 2011 Cumartesi


 SCENE D'UNE VIE DE CHIEN 



L'hiver n'était pas très froid, mais l'humidité le pénétrait jusqu'à l'os. Assis sur le trottoir devant le supermarché de banlieue, Pierre attendait le geste de charité de ses concitoyens. Il avait posé son béret basque à ses pieds et il tenait à la main un carton sur lequel il avait écrit en lettres capitales J'AI FAIM.

La nuit tombait vite en cette saison. Il n'était pas sûr que les chalands qui entraient dans le grand magasin et en ressortaient fussent capables de lire ce qu'il avait écrit sur le carton. De plus ils étaient, eux-mêmes transis et pauvres. Pas au point d'éprouver la faim, mais pauvres quand même. De sorte qu'au bout de deux heures Pierre n'avait récolté dans son béret que trois francs. Même pas de quoi s'acheter une baguette de pain. Et Pierre avait vraiment faim. Très faim. Il n'avait rien mangé depuis la veille. Il avait arpenté la cité toute la journée dans l'espoir de décrocher un petit boulot. En été, les propriétaires des pavillons l'engageaient parfois pour des travaux de jardinage. Les commerçants lui confiaient à l'occasion le lavage de leurs voitures. Mais, en hiver, cette misérable banlieue se refermait sur elle-même comme une huître. Et ce n'était pas les locataires des HLM qui avaient besoin de ses services. Oui, il avait marché et marché et ne s'était heurté, toute la journée, qu'à des refus, des mines renfrognées et des portes closes. Mais marcher sans manger vous creuse davantage et, de plus, vous affaiblit. A la fin, la tête vous tourne et vos jambes flageolent.
Pierre n'avait pas de métier qualifié, pas de parents qui eussent pu lui offrir un soutien. Voici deux ans, chassé par le chômage, il avait quitté sa Corrèze natale pour monter à Paris. Depuis, il avait connu déboires sur déboires. Une spirale de mécomptes qui l'avait tiré vers le bas. II avait dépéri au point qu'il ne pouvait même plus solliciter un emploi précaire de manutentionnaire ou de manœuvre. Les patrons et les contremaîtres lui préféraient des hommes plus robustes : un coup d'œil à sa maigreur et à sa mine hâve et il se retrouvait sur le trottoir. D'ailleurs, les petits entrepreneurs étaient durement touchés par la crise. Et ceux qui tenaient le coup remplaçaient les manœuvres par des robots.
Il faut avoir un domicile pour bénéficier d'une aide sociale. Depuis longtemps, Pierre n'avait plus un véritable logis. II partageait une cabane de chantier abandonnée avec Emile, le clochard. Il défendait malgré tout sa dignité, avec ce qui lui restait d'énergie. Emile lui servait de repoussoir. Déambuler en guenilles, puer comme un bouc, noyer son vague à l'âme dans le pinard, non et non ! Il n'admettait pas une telle déchéance ! Aussi aiguisait-il le rasoir hérité de son grand-père sur un silex jusqu'à pouvoir l'utiliser même sans crème à raser. Tard le soir il lavait tant bien que mal son linge dans les toilettes de la gare avec ce qui restait de savon dans les distributeurs automatiques. Mais, pour le reste, force lui était de faire la manche comme Emile et de souffrir, comme en ce moment, de faim et de froid.

Le supermarché allait fermer dans une demi-heure. Des femmes, mais surtout des hommes - célibataires ou père de familles - que le RER avait crachés après leur journée de travail, s'y précipitaient. Ils en ressortaient avec des sacs de plastique contenant les victuailles destinées au repas du soir. La course contre le temps avait accéléré le passage des clients dans les deux sens. Mais, à cause de cette précipitation même, aucune pièce de monnaie ne tombait plus dans le béret de Pierre. Les hommes et les femmes le frôlaient sans lui jeter le moindre regard. Le jeune mendiant se souvint du commentaire d'Emile inspiré par sa longue expérience de clochard. C'est pas qu'ils manquent de cœur, mais ils sont pressés. Ils ne te voient même pas. Peut-être que si tu étais un chien... Avec le barouf que fait Brigitte Bardot pour la défense des bêtes...

Pierre n'était pas un chien. Mais il ressentait la faim comme n'importe quelle bête. Même qu'elle lui donnait des crampes d'estomac. Il rêvait d'un beau rôti et avalait sa salive. De quel droit les uns mangeaient et les autres pas ? Tout comme un chien, il avait envie non pas d'un bout de baguette, mais d'un plat de viande.
N'y tenant plus, il se leva, ramassa son béret, glissa les trois francs qui s'y trouvaient dans sa poche, et entra dans le grand magasin...
... Poussant le tourniquet., il longea les caisses devant lesquelles les gens faisaient la queue, et chercha des yeux le rayon qui exposait les aliments pour chiens et chats. L'ayant découvert, il y alla tout droit et s'empara d'une grosse boîte de Pal. Après quoi, il s'assit par terre au milieu des étalages, et ouvrit la boîte avec son canif, et commença à en avaler goulûment le contenu en se servant de ses doigts. Le produit — un hachis de bas morceaux de viande — lui parut exquis. Pierre s'en remplissait l'estomac sans mâcher, avec la hâte de l'affamé, mais son palais, qui n'avait plus perçu le goût de la viande depuis longtemps, ne s'en délectait pas moins.
Au bout d'un moment, il se trouva entouré de quelques clients. Les uns écarquillaient les yeux devant le spectacle insolite, d'autres ricanaient bêtement, quelques-uns s'en indignaient. Impassible, Pierre continuait à vider la boîte. Soudain, il fut secoué rudement par l'épaule. En se retournant, il constata qu'il était flanqué de deux malabars, qu'il identifia aussitôt comme étant des vigiles. Les deux hommes le regardaient d'un air féroce. Ils étaient vêtus d'une sorte d'uniforme sur lequel était fixée une plaque en cuivre portant le sigle de la chaîne à laquelle appartenait la grande surface.
— Alors, comme ça ! l'apostropha l'un des deux hommes. On ne se gêne plus ! On vole au vu et au su de tout le monde !
En guise de réponse, Pierre se leva et retourna les poches de son manteau râpé et de son pantalon tout froissé.
- Comme vous voyez, messieurs, je n'ai rien volé.
- Et cette boîte ?
- Je ne l'ai pas volée. Je l'ai mangée.
- Tu l'as mangée ! ... Mais est-ce que tu l'as payée ?
- Non ! Est-ce qu'un chien paye sa pitance ?
Déconcerté, le vigile qui l'interrogeait -une brute d'une cinquantaine d'années aux sourcils touffus et à la moustache blanche - mit quelques secondes à trouver la réplique.
- Le chien, non. Mais son maître, oui.
- Mais moi, je n'ai pas de maître, observa Pierre doucement. De nouveau, le vigile hésita.
- Tu n'es pas un chien, que je sache.
- Pourquoi n'en serais-je pas un ?Je mène une vie de chien et je viens de me nourrir avec une pitance de chien.
Les clients qui les entouraient firent entendre quelques murmures. II y eut même une ou deux exclamations d'apitoiement.
-Allez, assez ergoté ! s'écria le vigile à bout d'arguments. Tu vas nous suivre gentiment au commissariat ou nous t'y traînerons de force... et n'essaie surtout pas de t'enfuir! ...
Le vigile avait saisi Pierre par la manche.
- Pourquoi ne m'attachez-vous pas avec une laisse ? Comme ça, vous serez sûrs que je ne m'échapperai pas ! Estomaqué par tant d'insolence, le vigile était devenu tout rouge.
- Non d'un chien ! hurla t-il. Je me demande ce qui m'empêche de ... Il avait, levé le poing. Pierre grogna en montrant les crocs et se mit à aboyer. . La surprise, plutôt que la peur, fit reculer les vigiles d'un pas. Un homme avait suivi la scène de loin. Il vint se planter devant les deux hommes en uniforme. Il était encore jeune, bien vêtu et rasé de près. Son regard énergique, son menton volontaire reflétaient l'autorité, il tenait à la main un billet de cinquante francs.
- Tenez, mon brave, dit-il en s'adressant au vigile qui avait levé le poing. Vous irez à la caisse payer cette boîte et vous me rendrez la monnaie.
- Vous étiez là, monsieur le commissaire ? s'exclama le vigile au comble de : la stupeur. Nous voulions justement vous amener cet individu qui ...
- Comme vous voyez, ce n'est plus la peine.
- Mais c'est un voleur ! Un individu dangereux !
- Dangereux ! je ne le pense pas. Mais il pourrait le devenir, je vous conseille de garder la mesure. Sinon, nous serons bientôt entourés de chiens enragés...

ANDRÉ KEDROS

18 Şubat 2011 Cuma


LE SECRET DU BONHEUR

Certain négociant envoya son fils apprendre le Secret du Bonheur auprès du plus sage de tous les hommes. Le jeune garçon marcha quarante jours dans le désert avant d'arriver finalement devant un beau château, au sommet d'une montagne. C'était là que vivait le Sage dont il était en quête.

Au lieu de rencontrer un saint homme, pourtant, notre héros entra dans une salle où se déployait une activité intense: des marchands entraient et sortaient, des gens bavardaient dans un coin, un petit orchestre jouait de suaves mélodies, et il y avait une table chargée de mets les plus délicieux de cette région du monde. Le Sage parlait avec les uns et les autres, et le jeune homme dut patienter deux heures durant avant que ne vint enfin son tour.

Le Sage écouta attentivement le jeune homme lui expliquer le motif de sa visite, mais lui dit qu'il n'avait alors pas le temps de lui révéler le Secret du Bonheur. Et il lui suggéra de faire un tour de promenade dans le palais et de revenir le voir à deux heures de là.

"Cependant, je veux vous demander une faveur", ajouta le Sage, en remettant au jeune homme une petite cuiller, dans laquelle il versa deux gouttes d'huile: "Tout au long de votre promenade, tenez cette cuiller à la main, en faisant en sorte de ne pas renverser l'huile".

"Le jeune homme commença à monter et descendre les escaliers du palais, en gardant toujours les yeux fixés sur le cuiller. Au bout de deux heures, il revint en présence du Sage. Alors, demanda celui-ci, avez-vous vu les tapisseries de Perse qui se trouvent dans ma salle à manger? Avez-vous vu le parc que le Maitre des Jardiniers a mis dix ans à créer? Avez-vous remarqué les beaux parchemins de ma bibliothèque?"

Le jeune homme, confus, dut avouer qu'il n'avait rien vu du tout. Son seul souci avait été de ne point renverser les gouttes d'huile que le Sage lui avait confiées. "Eh bien, retourne faire connaissance des merveilles de mon univers, lui dit le Sage. On ne peut se fier à un homme si l'on ne connait pas la maison qu'il habite." Plus rassuré maintenant, le jeune homme prit le cuiller et retourna se promener dans le palais, en prêtant attention, cette fois, à toutes les oeuvres d'art qui étaient accorchées aux murs et aux plafonds. Il vit les jardins, les montagnes alentour, la délicatesse des fleurs, le raffinement avec lequel chacune des oeuvres d'art était disposée à la place qui convenait. De retour auprès du Sage, il relata de façon détaillée tout ce qu'il avait vu.

"Mais où sont les deux gouttes d'huile que je t'avais confiées? demanda le Sage. Le jeune homme, regardant alors le cuiller, constata qu'il les avait renversées. "Eh bien, dit alors le Sage des Sages, c'est là le seul conseil que j'aie à te donner: le secret du bonheur est de regarder toutes les merveilles du monde, mais sans jamais oublier les deux gouttes d'huile dans le cuiller."
Paulo COELHO, L'Alchimiste,
traduit du portugais du Brésil par Jean Orecchioni

17 Şubat 2011 Perşembe


PAUVRE PETIT GARÇON


Comme d'habitude, Mme Klara emmena son petit garçon, cinq ans, au jardin public, au bord du fleuve. Il était environ trois heures. La saison n'était ni belle ni mauvaise, le soleil jouait à cache-cache et le vent soufflait de temps à autre, porté par le fleuve. On ne pouvait pas dire non plus de cet enfant qu'il était beau, au contraire, il était plutôt pitoyable même, maigrichon, souffreteux, blafard, presque vert, au point que ses camarades de jeu, pour se moquer de lui, l'appelaient Laitue. Mais d'habitude les enfants au teint pâle ont en compensation d'immenses yeux noirs qui illuminent leur visage exsangue et lui donnent une expression pathétique. Ce n'était pas le cas de Dolfi; il avait de petits yeux insignifiants qui vous regardaient sans aucune personnalité .

Ce jour-là, le bambin surnommé Laitue avait un fusil tout neuf qui tirait même de petites cartouches, inoffensives bien sûr, mais c'etait quand même un fusil ! Il ne se mit pas à jouer avec les autres enfants car d'ordinaire ils le tracassaient, alors il préférait rester tout seul dans son coin, même sans jouer. Parce que les animaux qui. ignorent la souffrance de la solitude sont capables de s'amuser tout seuls, mais l'homme au contraire n'y arrive pas et s'il tente de le faire, bien vite une angoisse encore plus forte s'empare de lui. Pourtant quand les autres gamins passaient devant lui, Dolfi épaulait son fusil et faisait semblant de tirer, mais sans animosité, c'était plutôt une invitation, comme s'il avait voulu leur dire : "Tiens, tu vois, moi aussi aujourd'hui j'ai un fusil. Pourquoi est-ce que vous ne me demandez pas de jouer avec vous ? " Les autres enfants éparpillés dans l'allée remarquèrent bien le nouveau fusil de Dolfi. C'était un jouet de quatre sous mais il était flambant neuf et puis il était différent des leurs et cela suffisait pour susciter leur curiosité et leur envie. L'un d'eux dit :
" Hé ! vous autres ! vous avez vu la Laitue, le fusil qu'il a aujourd'hui ? "
Un autre dit :
" La Laitue a apporté son fusil seulement pour nous le faire voir et nous faire bisquer mais il ne jouera pas avec nous. D'ailleurs il ne sait même pas jouer tout seul. La Laitue est un cochon. Et puis son fusil, c'est de la camelote ! .
" Il ne joue pas parce qu'il a peur de nous ", dit un troisième.
Et celui qui avait parlé avant :
" Peut-être, mais n'empêche que c'est un dégoûtant ! "
Mme Klara était assise sur un banc, occupée à tricoter, et le soleil la nimbait d'un halo. Son petit garçon était assis, bêtement désoeuvré, à côté d'elle, il n'osait pas se risquer dans l'allée avec son fusil et il le manipulait avec maladresse. Il était environ trois heures et dans les arbres de nombreux oiseaux inconnus faisaient un tapage invraisemblable, signe peut-être que le crépuscule approchait.
" Allons, Dolfi, va jouer, l'encourageait Mme Klara, sans lever les yeux de son travail.
- Jouer avec qui ?
- Mais avec les autres petits garçons, voyons ! vous êtes tous amis, non ?
- Non, on n'est pas amis, disait Dolfi. Quand je vais jouer ils se moquent de moi.
- Tu dis cela parce qu'ils t'appellent Laitue ?
- Je veux pas qu'ils m'appellent Laitue !
- Pourtant moi je trouve que c'est un joli nom. A ta place, je ne me fâcherais pas pour si peu. " Mais lui, obstiné :
" Je veux pas qu'on m'appelle Laitue ! "

Les autres enfants jouaient habituellement à la guerre et ce jour-là aussi. Dolfi avait tenté une fois de se joindre à eux, mais aussitôt ils l'avaient appelé Laitue et s'étaient mis à rire. Ils étaient presque tous blonds, lui au contraire était brun, avec une petite mèche qui lui retombait sur le front en virgule. Les autres avaient de bonnes grosses jambes, lui au contraire avait de vraies flûtes maigres et grêles. Les autres couraient et sautaient comme des lapins, lui, avec sa meilleure volonté, ne réussissait pas à les suivre. Ils avaient des fusils, des sabres, des frondes, des arcs, des sarbacanes, des casques. Le fils de l'ingénieur Weiss avait même une cuirasse brillante comme celle des hussards. Les autres, qui avaient pourtant le même âge que lui, connaissaient une quantité de gros mots très énergiques et il n'osait pas les répéter. Ils étaient forts et lui si faible. Mais cette fois lui aussi était venu avec un fusil. C'est alors qu'après avoir tenu conciliabule les autres garçons s'approchèrent :
" Tu as un beau fusil, dit Max, le fils de l'ingénieur Weiss. Fais voir. "
Dolfi sans le lâcher laissa l'autre l'examiner.
" Pas mal ", reconnut Max avec l'autorité d'un expert.
Il portait en bandoulière une carabine à air comprimé qui coûtait au moins vingt fois plus que le fusil. Dolfi en fut très flatté. " Avec ce fusil, toi aussi tu peux faire la guerre, dit Walter en baissant les paupières avec condescendance.
-" Mais oui, avec ce fusil, tu peux être capitaine ", dit un troisième. Et Dolfi les regardait émerveillé. Ils ne l'avaient pas encore appelé Laitue. Il commença à s'enhardir. Alors ils lui expliquèrent comment ils allaient faire la guerre ce jour-là. Il y avait l'armée du général Max qui occupait la montagne et il y avait l'armée du général Walter qui tenterait de forcer le passage. Les montagnes étaient en réalité deux talus herbeux recouverts de buissons ; et le passage était constitué par une petite allée en pente. Dolfi fut affecté à l'armée de Walter avec le grade de capitaine. Et puis les deux formations se séparèrent, chacune allant préparer en secret ses propres plans de bataille. Pour la première fois, Dolfi se vit prendre au sérieux par les autres garçons. Walter lui confia une mission de grande responsabilité : il commanderait l'avant-garde. Ils lui donnèrent comme escorte deux bambins à l'air sournois armés de fronde et ils l'expédièrent en tête de l'armée, avec l'ordre de sonder le passage. Walter et les autres lui souriaient avec gentillesse.  Alors Dolfi se dirigea vers la petite allée qui descendait en pente rapide. Des deux côtés, les rives herbeuses avec leurs buissons. Il était clair que les ennemis, commandés par Max, avaient dû tendre une embuscade en se cachant derrière les arbres. Mais on n'apercevait rien de suspect.
" Hé ! capitaine Dolfi, pars immédiatement à l'attaque, les autres n'ont sûrement pas encore eu le temps d'arriver, ordonna Walter sur un ton confidentiel. Aussitôt que tu es 'arrivé en bas, nous accourons et nous y soutenons leur assaut. Mais toi, cours, cours le plus vite que tu peux, on ne sait jamais... "
Dolfi se retourna pour le regarder. Il remarqua que tant Walter que ses autres compagnons d'armes avaient un étrange sourire. Il eut un instant d'hésitation.
" Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il.
- Allons, capitaine, à l'attaque!" intima le général .
Au même moment, de l'autre côté du fleuve invisible, passa une fanfare militaire. Les palpitations émouvantes de la trompette pénétrèrent comme un flot de vie 'dans le coeur de Dolfi qui serra fièrement son ridicule petit fusil et se sentit appelé par la gloire.
" A l'attaque, les enfants ! " cria-t-il, comme il n'aurait jamais eu le courage de le faire dans des conditions normales. Et il se jeta en courant dans la petite allée en pente. Au même moment un éclat de rire sauvage éclata derrière lui. Mais il n'eut pas le temps de se retourner. Il était déjà lancé et d'un seul coup il sentit son pied retenu. A dix centimètres du sol, ils avaient tendu une ficelle. Il s'étala de tout son long par terre, se cognant douloureusement le nez. Le fusil lui échappa des mains. Un tumulte de cris et de coups se mêla aux échos ardents de la fanfare. Il essaya de se relever mais les ennemis débouchèrent des buissons et le bombardèrent de terrifiantes balles d'argile pétrie avec de l'eau. Un de ces projectiles le frappa en plein sur l'oreille le faisant trébucher de nouveau. Alors ils sautèrent tous sur lui et le piétinèrent. Même Walter, son général, même ses compagnons d'armes !
" Tiens ! attrape, capitaine Laitue." Enfin il sentit que les autres s'enfuyaient, le son héroïque de la fanfare s'estompait au-delà du fleuve. Secoué par des sanglots désespérés il chercha tout autour de lui son fusil. Il le ramassa. C n'était plus qu'un tronçon de métal tordu. Quelqu'un avait fait sauter le canon, il ne pouvait plu servir à rien. Avec cette douloureuse relique à la main, saignant du nez, les genoux couronnés, couvert de terre de la tête aux pieds, il alla retrouver sa maman dans l'allée.
".Mon Dieu ! Dolfi, qu'est-ce que tu as fait ? " Elle ne lui demandait pas ce que les autres lu avaient fait mais ce qu'il avait fait, lui. Instinctif dépit de la brave ménagère qui voit un vêtement complètement perdu. Mais il y avait aussi l'humiliation de la mère : quel pauvre homme deviendrait ce malheureux bambin ? Ouelle misérable destinée l'attendait ? Pourquoi n'avait-elle pas mis au monde, elle aussi, un de ces garçons blonds et robustes qui couraient dans le jardin ? Pourquoi Dolfi restait-il si rachitique ? Pourquoi était-il toujours si pâle ? Pourquoi était-il si peu sympathique aux autres ? Pourquoi n'avait-il pas de sang dans les veines et se laissait-il toujours mener par les autres et conduire par le bout du nez ? Elle essaya d'imaginer son fils dans quinze vingt ans. Elle aurait aimé se le représenter en uniforme, à la tête d'un escadron de cavalerie, ou donnant le bras à une superbe jeune fille, ou patron d'une belle boutique, ou officier de marine. Mais elle n'y arrivait pas. Elle le voyait toujours assis un porteplume à la main, avec de grandes feuilles de papier devant lui, penché su le banc de l'école, penché sur la table de la mai son, penché sur le bureau d'une étude poussiéreuse. Un bureaucrate, un petit homme terne. Il serait toujours un pauvre diable, vaincu par 1a vie. " Oh ! le pauvre petit ! " s'apitoya une jeune femm élégante qui parlait avec Mme Klara. Et secouant la tête, elle caressa le visage défait de Dolfi. Le garçon leva les yeux, reconnaissant, il essaya de sourire, et une sorte de lumière éclaira un bref instant son visage pâle. Il y avait toute l'amère solitude d'une créature fragile, innocente, humiliée, sans défense ; le désir désespéré d'un peu d consolation ; un sentiment pur, douloureux et très beau qu'il était impossible de définir. Pendant un instant - et ce fut la dernière fois - il fut un petit garçon doux, tendre et malheureux qui ne comprenait pas et demandait au monde environnant un peu de bonté. Mais ce ne fut qu'un instant. " Allons, Dolfi, viens te changer ! " fit la mère en colère, et elle le traîna énergiquement à la maison. Alors le bambin se remit à sangloter à coeur fendre, son visage devint subitement laid, un rictus dur lui plissa la bouche. " Oh ! ces enfants ! quelles histoires ils font pour un rien ! s'exclama l'autre dame agacée en les quittant. Allons, au revoir, madame Hitler ! "

DINO BUZZATI, "Le K"

16 Şubat 2011 Çarşamba


DIEU CREE LA MERE

Dieu appela son ange le plus cher et lui présenta un modèle de mère. L'ange n'aima pas ce qu'il vit.
-Vous avez trop travaillé, Seigneur, vous ne savez plus ce que vous faites, dit l'ange. Regardez! Baiser spécial qui guérit toutes les maladies, six paires de mains pour cuisiner, laver, repasser, caresser, tenir, nettoyer. Cela ne marchera pas!
-Le problème, ce ne sont pas les mains, rétorqua Dieu. Ce sont les trois paires d'yeux que j'ai dû mettre: une pour voir son enfant à travers les portes fermées et le protéger des fenêtres ouvertes, une autre pour montrer sa sévérité quand il faudra lui donner une éducation solide, et la troisième pour lui témoigner une temdresse et un amour constants, malgré tout le travail qu'elle aura!
L'ange examina le modèle de mère plus attentivement.
-Et ça, qu'est-ce que c'est?
-Un dispositif d'autoguérison. Elle n'aura pas le temps d'être malade, elle devra s'occuper de son mari, des enfants, de la maison.
-Je ne pense qu'il vaut mieux vous reposer un peu Seigneur, dit l'ange. Et revenir au modèle standard, avec deux bras, deux yeux etc.

Dieu donna raison à l'ange. Après qu'il se fut reposé, il transforma la mère en une femme normale. Mais il avertit l'ange:
-J'ai dû lui donner une volonté si forte qu'elle aura l'impression d'avoir six bras, trois paires d'yeux et un système d'autoguérison. Sinon elle ne sera pas capable de s'acquitter de sa tâche.
L'ange examina de près. Cette fois, à son avis, Dieu avait réussi. Mais soudain, il nota une faille:
-Elle se vide. Je pense, Seigneur, que de nouveau vous avez mis trop de choses dans ce modèle.
-Elle ne se vide pas. Cela s'appelle une larme.
-A quoi cela sert-il?
-A exprimer la joie, la tristesse, la déception, la douleur, l'orgueil, l'enthousiasme.
-Seigneur, vous êtes un génie! s'exclama l'ange. C'était justement ce qui manquait pour compléter le modèle.
Dieu, d'un air sombre, répliqua:
-Ce n'est pas moi qui l'y ai mise. Lorsque j'ai assemblé les morceaux, la larme est apparue toute seule.
L'ange félicita tout de même le Tout-Puissant, et les mères furent créées.

Paulo COELHO, "Dieu crée la mère", in Sol en si, histoires d'enfances,
traduit par F. Marchand-Sauvagnargues, 1998

15 Şubat 2011 Salı

 LA QUERELLE
 DES ANCIENS ET DES MODERNES

Dès le début du XVIIème siècle apparaissent des signes de l'esprit moderne qui va provoquer, à partir de 1687, une importante querelle littéraire. Sous Louis XIII, les écrivains indépendants revendiquent la liberté totale de leur inspiration et Boisrobert, comparant Homère à un chanteur de carrefour, trouve les anciens "sans goût et sans délicatesse".

Se plaçant l'un et l'autre au point de vue scientifique, Descartes et Pascal ont substitué au respect stérile de l'autorité des anciens l'idée de la souveraineté de la raison, dont les conquêtes successives justifient la croyance au progrès. Pascal compare toute la suite des hommes à un même homme qui subsiste toujours et apprend continuellement: "Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses, et formaient l'enfance de l'homme proprement; et comme nous avons joint à leurs connaissances l'expérience des siècles qui les ont survis, c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres" (Traité du Vide). Du progrès dans les sciences, on allait tirer l'idée du progrès artistique.

Par réaction contre l'abus du merveilleux païen, des poètes puisèrent leurs sujets dans la Bible et l'histoire religieuse, et l'on en vint à proclamer qu'une littérature reposant sur les vérités du christianisme devait être supérieure à toute littérature païenne. C'est Desmartes de Saint-Sorlin qui, dans ses préfaces de Clovis, des Délices de l'Esprit, de Marie-Magdeleine et dans sa Défense du Poème héroïque, affirma le plus vivement la valeur poétique de l'Ecriture, la supériorité du merveilleux chrétien sur le merveilleux païen, la prééminence des modernes sur les anciens. C'était, plus d'un siècle avant Chateaubriand, la thèse du Génie du christianisme. Mais Boileau, Corneille, Saint-Evremond protestèrent contre l'impiété qu'il y aurait à égayer par des ornements les mystères terribles du christianisme et contre l'emploi d'un merveilleux moins charmant que le merveilleux païen. Avant de mourir, Desmarets confiait à Charles Perrault le soin de libérer la littéraire de l'influence antique.

Vers 1680, les "Modernes" se font plus entreprenants. L'érudit Charpentier rédige, pour les tableaux de Versailles, des inscriptions en français: d'où une querelle, où il proclame "l'excelence de la langue française" et la supériorité de l'art moderne. Un neveu de Corneille, Fontenelle, attaque les anciens; à son tour, Saint-Evremond conteste la nécessité de les imiter éternellement. Mais ce sont les frères Perrault, brouillés de longue date avec Boileau qui vont pousser à fond l'offensive contre les anciens.

A l'Académie, le 27 janvier 1687, Charles Perrault présente le Siècle de Louis le Grand, poème où il critique les anciens, loue les contemporains et proclame la supériorité du siècle de Louis XIV sur celui d'Auguste. Soutenu par les académiciens, il est attaqué par les partisans des anciens.

Boileau s'indigne dans deux épigrammes injurieuses: La Fontaine réplique plus sérieusement dans l'Epitre à Huet; l'année suivante, La Bruyère défend les anciens dans son Discours sur Théophraste et railles les modernes.

Mais les "Modernes", qui disposent d'un journal, Le Mercure Galant, poussent à fond leur attaque. Fontenelle reprend la thèse du progrès dans sa Digression sur les Anciens et les Modernes: son éléction à l'Académie est saluée comme une victoire. Quant à Perrault, il ressemble ses arguments dans ses Parallèles des Anciens et des Modernes.

En 1693, Boileau publie l'Ode pindarique sur la prise de Namur, précédée d'un Discours où il expose les mérites des anciens et sa doctrine de l'imitation; l'année suivante, il écrit la satire X contre les Femmes, qui soutiennent les modernes; Perrault lui répond par une Apologie des Femmes. En 1694 enfin, dans ses Réflexions sur Longin, Boileau se tire d'une situation délicate en invoquant l'épreuve des siècles: il admire les modernes, ses amis, mais évite de les comparer aux anciens.

La querelle s'apaisa grâce au grand Arnauld, qui réconcilia les deux adversaires: dans une Lettre à Perrault, Boileau se montra moins intransigeant, et Perrault moins acerbe dans le Dialogue V des Parallèles.

Vingt ans plus tard, le conflit renaissait à propos d'Homère, Mme Dacier, savante helléniste, avait publié une traduction en prose des vingt-quatre chants de l'Iliade. Houdart de la Motte, qui ne savait pas le grec, tira de cette traduction une Iliade en vers en douze chants. Mme Dacier protesta dans un traité des Causes de la corruption du goût; La Motte répliqua modérément dans ses Réflexions sur la critique, soutenu par des érudits comme les abbés de Pons, Terrasson et d'Aubignac, qui doutait même de l'existence d'Homère. C'est Fénelon qui pacifia les esprits dans sa Lettre à l'Académie, où il loue les modernes tout en admirant vivement les anciens.
LA THESE DES MODERNES

Dans le Siècle de Louis le Grand, Perrault refuse d'admirer sans réserve les anciens: "Ils sont grands, il est vrai, mais hommes comme nous". "On peut n'adorer pas toute l'antiquité". Perrault en appelle au témoignage des mondains et surtout des femmes rebutées par les traductions de Platon qui "commence à devenir quelquefois ennuyeux", et par le "galimatias" de Pindare. Depuis que, grâce au télescope et au microscope, "mille mondes nouveaux ont été découverts", la physique d'Aristote lui-même parait ridicule.

Selon Perrault, c'est par manque d'esprit critique qu'on applaudit "à mille grossières": on admire les anciens sur la foi d'hommes dont on révère assez l'autorité pour les croire sur parole. Les Savants se sont libérés dans ce dangereux principe: ils étudient la physique, la médecine, l'astronomie dans la nature et non dans Aristote, Hippocrate et Ptolémée. Les Artistes, à leur tour, doivent conquérir leur indépendance, sauf (prudente réserve!) dans les questions religieuses et politiques: "Partout ailleurs la raison peut agir en souveraine et user de ses droits. Quoi donc! il nous sera défendu de porter notre jugement sur les ouvrages d'Homère et de Virgile, de Démosthène et de Cicéron, et d'en juger comme il nous plaira parce que d'autres avant nous en ont jugé à leur fantaisie?"

Fontenelle, de son côté, insiste sur le danger de se soumettre à l'autorité: "Rien n'arrête tant le progrès des choses, rien ne borne tant les esprits, que l'admiration excessive des anciens... Si l'on allait s'entêter en jour de Descartes et le mettre à la place d'Aristote, ce serait à peu près le même inconvéniant".

Pourquoi les modernes seraient-ils inférieurs aux anciens? L'argument théorique de la permanence des lois de la nature est un de ceux qui reviennent le plus souvent. C'est peut-être Fontenelle qui l'a le mieux affirmé: "Toute la question générale de la prééminence entre les anciens et les modernes étant une fois bien entendue se réduit à savoir si les arbres qui étaient autrefois dans nos campagnes étaient plus grands que ceux d'aujourd'hui. En cas qu'ils aient été, Homère, Platon, Démosthène ne peuvent être égalés dans ces derniers siècles: mais si nos arbres sont aussi grands que ceux d'autrefois, nous pouvons égaler Homère, Platon et Démosthène... La nature a entre les mains une certaine pâte qui est toujours la même, qu'elle tourne et retourne sans cesse en mille façons, et dont elle forme les hommes, les animaux et les plantes; et certainement elle n'a point formé Platon, Démosthène ni Homère d'une argile plus fine et mieux préparée que nos philosophes, nos orateurs et nos poètes d'aujourd'hui". Ainsi l'antériorité n'est pas une marque de supériorité: "Les anciens ont tout inventé, c'est sur ce point que leurs partisans triomphent: donc ils avaient beaucoup plus d'esprit que nous; point de tout mais ils étaient avant nous... Si l'on nous avait mis en leur place nous aurions inventé".

Supériorité des modernes
La nature est toujours la même en général dans toutes ses productions; mais les siècles ne sont pas toujours les mêmes; et, toutes choses pareilles, c'est un avantage à un siècle d'être venu après les autres". Ainsi Perrault n'hésite pas à admettre que les arts suivent la loi du progrès au même titre que les sciences: "Nous ne comparons pas les hommes avec les hommes qui se sont toujours ressemblé et qui se ressembleront toujours, c'est-à-dire que les grands génies d'un siècle, regardés en eux-mêmes et dans leurs talents purement naturels, sont toujours égaux aux grands génies d'un autre siècle; mais nous comparons les ouvrages des anciens avec ceux des modernes, et l'avantage d'être venus les derniers est si grand que plusieurs ouvrages des modernes, quoique leurs auteurs soient d'un génie médiocre, valent mieux que plusieurs ouvrages des plus grands hommes de l'antiquité".

L'avantage des modernes sur les anciens tient à leur connaissance supérieure des règles d'art, des préceptes transmis et enrichis de siècle en siècle depuis l'antiquité. Ce porgrès est sensible dans la peinture et la sculpture: "La peinture en elle-même est aujourd'hui plus accomplie que dans le siècle de Raphaël, parce que, du côté de clair-obscur, de la dégradation des lumières et des diverses bienséances de la composition, on est plus instruit et plus délicat qu'on ne l'a jamais été. De même, en littérature les anciens n'avaient pas toutes les règles que nous avons". Ainsi, à génie égale, un moderne doit être supérieur à un ancien.

Dans l'ardeur de la polémique Perrault s'est laissé entrainer à affirmer la prééminence de tous les modernes dans tous les genres, "par cette raison générale qu'il n'y a rien que le temps ne perfectionne". Il proclame la supériorité de Corneille, Molière, Pascal, La Fontaine, La Bruyère mais aussi celle de Voiture, Sarasin, Saint-Amant, Benserade; il prend un malin plaisir à réhabiliter les victimes de Boileau, les Cotin, Scudéry, Quinault, Chapelain; il n'hésite pas à placer Lemaitre au dessus de Démosthème et de Cicéron! Dans son enthousiasme il va jusqu'à se réjouir de voir le siècle de Louis XIVème "parvenu en quelque sorte au sommet de la perfection". Plus raisonnable Fontenelle se garde d'arrêter au XVIIème siècle la chaine du progrès. Pour lui, comme pour Pascal, l'humanité est comparable à un homme qui atteint maintenant sa maturité, mais "cet homme-là n'aura point de vieillesse: il sera toujours également capable des choses auxquelles sa jeunesse était propre, et il sera toujours de plus en plus de celles qui conviennent à l'âge de virilité: les vues saines de tous les bons esprits qui se succèderont s'ajouteront toujours les uns aux autres".

Les idées des Anciens
Les partisans des anciens comptaient parmi les plus grands écrivains du siècle: ils furent pourtant longs à exprimer les arguments valables, et peu adroits dans leurs répliques. Boileau avait commencé par comparer ses adversaires à des sauvages Hurons ou "Topinambous"; trop longtemps il se contenta d'injurier Perrault et ses amis.

C'est que cette querelle engageait dans la confusion faussait la véritable portée des problèmes. Les "Modernes" en étaient venus à exagérer ridiculement leur thèse, mais ils avaient, sur le plan théorique, l'argument irréfutable de la permanence des lois naturelles. De leur côté, les "Anciens", ne pouvant accepter la discussion théorique abordant les questions sous l'angle pratique, avec leurs préoccupations d'écrivains: ils se demandent si, en fait, les écrivains modernes sont supérieurs aux anciens, s'il est possible de les comparer, s'il est souhaitable d'abandonner l'imitation de l'art antique.

Sourds les uns et les autres aux arguments adverses, ils ne donnent jamais l'impression d'une discussion serrée où l'on pourrait tour à tour marquer les points des deux adeversaires. Aussi convient-il d'étudier, non pas la thèse des "Anciens", mais les idées que cette querelle leur a fait préciser et qui éclairent l'art classique.

Dans l'Epitre à Huet, La Fontaine formule les idées essentielles des grands classiques. Comme lui, Racine, Boileau, La Bruyère ont le culte des anciens. Ils ne nient pas les mérites des écrivains modernes, mais Homère et Virgile sont leur "dieux du Parnasse".

Les Anciens doivent être pris pour modèles: "Arts et guides, tout est dans les Champs-Elysées", et, selon La Fontaine "on s'égare en voulant tenir d'autres chemins". Ce n'est pas par préjugé ou par routine que les classiques imitent les anciens; La Fontaine s'appuie sur son expérience personnelle: il a failli "se gâter" en immitant un moderne -Voiture- et c'est l'exemple des anciens qui l'a ramené au bon sens: "Horace, par bonheur, me dessilla les yeux". S'inspirer des anciens, s'est donc se prémunir contre les erreurs de la préciosité et de l'enflure ou du burlesque, pratiquer "l'art de la simple nature". "Reprendre enfin le simple et le naturel".

Loin d'être aveugle, cette imitation soumise aux grands principes de la raison et du naturel, n'aliène en rien l'originalité de l'auteur moderne. Pour Boileau, l'étude des chefs-d'ouvre consacrés par les siècles révèle aux modernes les règles de l'art: c'est la connaissance de ces règles qui guident les écrivains et permet aux critiques de juger seinement les contemporains.

Les partisans des anciens soulignent malicieusement que les meilleurs écrivains modernes sont justement ceux qui ont imité les anciens. La Fontaine fait nottament allusion à Boileau, Racine et Molière. Quant à La Bruyère, il souligne l'ingratitude de Perrault et de ses amis à l'égard des anciens.

Champion des anciens Boileau ne peut pourtant nier la valeur des meilleurs écrivains modernes, ses propres amis, comme lui fervent admirateurs de l'Antiquité. Il se tire d'affaire par des considérations sur la nécessité d'attendre l'approbation de la postérité pour établir le vrai mérite des ouvrages: "L'Antiquité d'un écrivain n'est pas un titre certain de son mérite; mais l'antique et constante admiration qu'on a toujours eue pour ses ouvrages est une preuve sûre et infaillible qu'on les doit admirer... Le gros des hommes à la longue ne se trompe point sur les ouvrages de l'esprit. Il n'est plus question, à l'heure qu'il est de savoir si Homère, Platon, Cicéron, Virgile sont des hommes merveilleux; c'est une chose sans contestation puisque vingt siècles en sont convenus; il s'agit de savoir en quoi consiste ce merveilleux qui les a fait admirer de tant de siècles, et il faut trouver moyen de le voir, ou renoncer aux belles lettres, auxquels vous devez croire que vous n'avez ni goût ni génie, puisque vous ne sentez point ce qu'ont senti tous les hommes". Ainsi, la raison est, comme le veulent les "Modernes", l'arbitre souverain des ouvrages de l'esprit mais le jugement de la raison qui peut être égarer par les modes ou les engouements d'une époque, doivent être confirmés à travers les siècles pour acquérir une valeur définitive. Il est donc imprudent de comparer à un auteur ancien un écrivain moderne sur lequel nos jugements ne sont que provisoires et restent sujets à révision. Ne commence-t-on pas à découvrir les défauts de Corneille et à lui préférer Racine? "La Postérité jugera qui vaut le mieux des deux; car je suis persuadé que les écrits de l'un et de l'autre passeront aux siècles suivants: mais jusque-là ni l'un ni l'autre ne doit être mis en parallèle avec Euripide et avec Sophocle, puisque leurs ouvrages n'ont point encore le sceau qu'ont les ouvrages d'Euripide et de Sopchocle, je veux dire l'approbation de plusieurs siècles". C'est par cette argumentation habile mais un peu flottante que Boileau contestait le principe même des Parallèles des Anciens et les Modernes.

14 Şubat 2011 Pazartesi


COUP DE FOUDRE


 L’action de la tragédie se déroule à Rome, en 55 après Jésus-Christ, au début du règne de Néron. La mère de l’empereur, Agrippine, attend que son fils veuille bien la recevoir. Eveillée avant l’aube, dans l’atmosphère du palais endormi, elle est impatiente et inquiète. Un coup d’éclat s’est produit pendant la nuit : pour une raison qu’elle ignore, Néron a fait enlever Junie, qui est fiancée à Britannicus, fils du défunt empereur Claude. Or, Agrippine protège, pour des motifs politiques, les amours des deux jeunes gens et se sent provoquée, voire menacée, par le rapt dont Néron est l’instigateur ; elle promet donc son aide à Britannicus. Mais voici que Néron apparait sur la scène au début du second acte et confie à l’affranchi Narcisse son secret.

NERON
Narcisse, c'en est fait, Néron est amoureux.

NARCISSE
Vous !

NERON
Depuis un moment ; mais pour toute ma vie,
J'aime, que dis-je aimer, j'idolâtre Junie.

NARCISSE
Vous l'aimez !

NERON
Excité d'un désir curieux,
Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux,
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,
Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,
Belle, sans ornement, dans le simple appareil

NERON
D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil. Que veux-tu ? Je ne sais si cette négligence,
Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,
Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs,
Relevaient de ses yeux les timides douceurs,
Quoi qu'il en soit, ravi d'une si belle vue,
J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue :
Immobile, saisi d'un long étonnement,
Je l'ai laissé passer dans son appartement.
J'ai passé dans le mien. C'est là que, solitaire,
De son image en vain j'ai voulu me distraire.
Trop présente à mes yeux je croyais lui parler ;
J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler.
Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce :
J'employais les soupirs, et même la menace.
Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,
Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour.
Mais je m'en fais peut-être une trop belle image :
Elle m'est apparue avec trop davantage :
Narcisse, qu'en dis-tu ?


Jean RACINE, Britannicus, acte II, scène 2, vers 382 à 409

PREMIER RENCONTRE

PREMIER BONHEUR


A l’issue d’une discussion âpre avec son père, Julien Sorel, accepte de devenir précepteur des enfants de M. de Rênal. Le voici devant la grille de  la maison, « saisi, nous dit Stendhal, d’une invincible timidité ». Mme de Rênal, de son côté, est troublée à l’idée qu’un étranger va « se trouver constamment entre elle et ses enfants » ; qui plus est, elle imagine ce précepteur sous les traits d’« un être grossier et mal peigné, chargé de gronder ses fils »…

Mme de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte d'entrée la figure d'un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette.
Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l'esprit un peu romanesque de Mme de Rênal eut d'abord l'idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d'entrée, et qui évidemment n'osait pas lever la main jusqu'à la sonnette. Mme de Rênal s'approcha, distraite un instant de l'amer chagrin que lui donnait l'arrivée du précepteur. Julien, tourné vers la porte, ne la voyait pas s'avancer. Il tressaillit quand une voix douce lui dit tout près de l'oreille :
- Que voulez-vous ici, mon enfant ?
Julien se tourna vivement, et, frappé du regard si rempli de grâce de Mme de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout, même ce qu'il venait faire. Mme de Rénal avait répété sa question.
- Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin, tout honteux de ses larmes qu'il essuyait de son mieux.
Mme de Rênal resta interdite, ils étaient fort près l'un de l'autre à se regarder. Julien n'avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d'un air doux. Mme de Rênal regardait les grosses larmes qui s'étaient arrêtées sur les joues si pâles d'abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à rire, avec toute la gaieté folle d'une jeune fille, elle se moquait d'elle-même et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi, c'était là ce précepteur qu'elle s'était figuré comme un prêtre sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants !

STENDHAL, Le Rouge et le Noir, livre premier, chapitre 6
 LUNE DE MIEL

Fille d'un cultivateur aisé, Emma a épousé Charles Bovary, médecin dans une petite ville de Normandie. La jeune femme, très romanesque, est vite déçue par la vie mesquine qu'elle mène auprès de son mari. Elle s'éprend d'un jeune clerc de notaire, Léon Dupuis, dont les goûts romantiques sont en accord avec son tempérament rêveur. Elle saisit l'occasion d'un voyage à Rouen pour le rejoindre clandestinement...

Ce furent trois jours pleins, exquis, splendides, une vraie lune de miel.
Ils étaient à l'hôtel de Boulogne sur le port. Et ils vivaient là, volets fermés, portes closes, avec des fleurs par terre et des sirops à la glace qu'on leur apportait dès le matin. Vers le sois, ils prenaient une barque couverte et allaient diner dans une ile.

C'était l'heure où l'on entend au bord des chantiers, retentir le maillet des calfats, contre la coque des vaisseaux. La fumée du goudron s'échappait d'entre les arbres, et l'on voyait sur la rivière de larges gouttes grasses, ondulant inégalement sous la couleur pourpre du soleil, comme des plaques de bronze florentin, qui flottaient.

Ils desendaient au millieu des barques amarrées, dont les longs câbles obliques frôlaient un peu le dessus de la barque.
Les bruits de la ville insensiblement s'élognaient, le roulement des charettes, le tumulte des bois, le jappement des chiens sur le pont des navires. Elle dénouait son chapeau et ils abordaient à leur ile.

Ils se plaçaient dans la salle basse d'un cabaret qui avait à sa porte des filets noirs suspendus. Ils mengeaint de la fritures d'éperlans, de la crème et des cerises. Ils se couchaient sur l'herbe; ils s'embrassaient à l'écart sous les peupliers; et ils auraient voulu comme deux Robinsons, vivre perpétuellement dans ce petit endroit qui leur semblait en leur béatitude le plus magnifique de la terre. Ce n'était pas la première fois qu'ils apercevaient des arbres du ciel bleu, du gazon, qu'ils entendaient l'eau couler à la brise soufflant dans le feuillage; mais ils n'avaient sans soute jamais admiré tout cela, comme si la nature n'existait pas auparavant ou qu'elle n'eut commencé à être belle que depuis l'assouvissance de leur désir.

A la nuit, ils repartaient. La barque suivait le bord des iles. Ils restaient au fond, tous les deux cachés par l'ombre sans parler. Les avirons carrés sonnaient entre les volets de fer; et cela marquait dans le silence comme un battement de métronom, tandis qu'à l'arrière la bauce qui trainait ne discontinuait pas son petit clapotement doux dans l'eau.

Une fois la lune parut; alors ils ne manquèrent pas à faire des phrases, trouvant l'astre mélancolique et plein de poésies; même elle, se mit à chanter:
un soir, t-en souvient-il ? , nous voguions etc.

Sa voix harmonieuse et faible se perdait sur les flots; et le vent emportait les roulades que Léon écoutait passer, comme des battements d'ailes, autour de lui.

Elle se tenait en face appuyée contre la cloison de la chaloupe, où la lune entrait par un des volets ouverts. Sa robe noire, dont les drapperies s'élargissaient en éventail, l'amincissait, la rendait plus grande. Elle avait la tête levée, les mains jointes, et les deux yeux vers le ciel. Parfois, l'ombre des saules la cachait en entier puis elle réapparaissait tout à coup, comme une vision, dans la lumière de la lune.

Gustave Flaubert, Madame Bovary
 LETTRE D'AMOUR

Ariane ne croit plus à l'amour: son mari, Adrien, distant, et sa belle-famille créent en effet, une atmosphère irrespirable autour d'elle. Mais, un jour, Adrien lui présente un ami nommé Solal. Un amour fou commence alors... Et lorsque Solal doit s'absenter pour raisons professionnelles (il travaille à la Société des Nations), elle attend ses lettres avec grande fébribilité...

Trois fois dans la journée, bien avant l'arrivée du courrier, elle était sur la route à attendre. Lorsqu'il n'y avait pas de lettre de l'absent elle faisait au facteur un sourire aimable, la mort dans l'âme. Lorsqu'il y avait une lettre, elle l'ouvrait tout de suite, la balayait du regard. Une lecture superficielle, du bout des yeux. Elle s'empêchait d'en prendre vraiment connaissance, ne voulait pas s'en pénétrer. Il s'agissait seulement de s'assurer qu'il n'y avait pas de catastrophe, qu'il n'était pas malade, que son retour à Genève n'était pas retardé. La lecture pour de vrai viendrait plus tard, à la maison. Rassurée, elle courait vers la villa et la vraie lecture courait (...) et s'empêchait de crier son bonheur. Ma chérie, murmurait-elle à la lettre ou à elle-même.

Dans sa chambre, l'habituel cérémonial. Porte fermée à clé, volets fermés, rideaux tirés, boules de cire pour supprimer les bruits du dehors, tous les bruits de non-amour. La lampe de chevet allumée, elle s'étendait sur le lit, arrangeait l'oreiller. Non, ne pas lire encore, faire durer le plaisir. Voir un peu l'enveloppe d'abord. Belle enveloppe, solide, sans l'affreux doublage intérieur. Très bien. Et il avait collé le timbre soigneusement, pas sans dessus dessous, tout droit juste au bon endroit avec amour, voilà. Oui, parfaitement, c'était une preuve d'amour. Elle regardait la lettre de loin, sans la lire. Ainsi lorsqu'elle était une petite fille, elle considérait le biscuit Petit-Beurre avant de le manger. Non, ne pas lire, attendre encore. Elle est à ma diposition mais il faut que je meure d'envie de la lire. Regardons un peu l'adresse. Il a pensé à moi en écrivant mon nom et parce qu'il a dû mettre madame qui fait honorable, decent il a peut-être pensé par contraste à moi nue, si belle, qu'il a vue de tous les côtés. Maintenant, regardons un peu le papier, mais du côté pas écrit. Papier très beau, japon peut-être. Non, le papier ne sent rien. Il sent la netteté, la propreté absolue, un papier viril, voilà.

Soudain, elle n'en pouvait plus. C'était alors une lecture minutieuse et lente, une étude de la lettre, avec des arrêts pour méditer, pour se représenter, les yeux fermés, et sur les lèvres un sourire un peu idiot, un peu divin. Afin de mettre en valeur des mots plus tendres ou plus ardents, elle recouvrait parfois la feuille des ses deux mains, de manière que seule la phrase merveilleuse restât visible. Elle s'hypnotisait sur cette phrase. Pour mieux la sentir elle la déclamait, ou encore, prenant une glace à la main, se la confiait à mi-voix et s'il lui écrivait qu'il était triste sans elle, elle était contente, elle riait. Il est triste, il est triste, chic! s'écriait-elle et elle relisait la lettre, la relisait tant de fois qu'elle ne la comprenait plus et que les mots perdaient leur sens.

Un soir, elle trouva qu'avec les doigts ça n'allait pas bien pour cacher. Elle sauta hors du lit, prit une feuille blanche, découpa un petit réctangle avec des ciseaux, recommença la lecture. Oui, c'était un meilleur système. Par la petite fenêtre on ne voyait que trois ou quatre mots à la fois et c'était encore plus chic, les mots vivaient davantage. Lorsqu'elle arrivait à "la plus belle des femmes", elle fit un bond hors du lit courut à la psychée voir cette belle femme. Oui, c'était juste, mais cette beauté ne servait à rien puisqu'il n'était pas là. Devant la glace, elle fit des grimaces enlaidissantes pour se consoler de l'absence de l'aimé. Eh là, assez de grimaces, ça pouvait abimer la peau, ou même détériorer les muscles d'en dessous. Pour réparer le dégât possible, elle fit un sourire angélique.

Albert Cohen, Belle du Seigneur, (Gallimard)

12 Şubat 2011 Cumartesi


L’ENIGME DU FUNICULAIRE
 (RECIT POLICIER) 

Cette affaire du funiculaire m’a valu bien des migraines. Si, une fois encore, j’avais écouté les avis de celui qui était, alors, devenu mon ami le commissaire Merlin, j’aurais pu en venir à bout tout de suite. Mais non! Je cédai à l’excitation de la poursuite au lieu de réfléchir. Il m’avait pourtant répété souvent: « L’imagination, mets la à la porte! Un criminel, c’est comme un prestidigitateur. Si tu regardes ses mains, tu es fichu. Ne perds jamais de vue ses yeux! » Facile à dire!

Le crime fut commis dans le funiculaire de Montmartre à huit heures et demie du matin, au début de Mars. Je revois les lieux avec une netteté extraordinaire, sans doute parce qu’il faisait froid et que Paris était plongé dans un brouillard inhabituel. Je me rappelle que des nuées jaunâtres s’étiraient au flanc de la Butte semblables à ces nuages qui s’accrochent aux pentes, certains matins d’automne, en Auvergne. De la minuscule gare inférieure, on ne distinguait que confusément celle du haut, et les rails semblaient flotter dans le vide. J’interrogeai l’unique employé, qui donne les billets et ferme la porte de la cabine. Il l’avait forcément remarquée, puisqu’elle avait attendu pendant quelques minutes.
- Il n’y a jamais grand monde jusqu’à dix ou onze heures, m’expliqua–t–il. Surtout pour monter. Quelques personnes qui viennent assister à la messe, au Sacré–Cœur ou des touristes matinaux…

- Avait–elle l’air agité, ou effrayé ?
- Elle paraissait avoir froid. Elle battait un peu la semelle et semblait surtout très pressée de partir.
- Et l’homme ?
L’employé hésita.
- Il est arrivé juste au moment où j’allais fermer la porte. Je n’ai guère eu le temps de regarder. Il portait un long imperméable noir et une casquette, ou peut être un béret.
- Vous rappelez–vous les places qu’ils occupaient dans la cabine ?
- Elle était assise à une extrémité; lui est resté debout.
- Combien de temps dure le voyage ?
- Presque rien. Une minute.

Un crime commis en moins d’une minute, voilà qui n’était pas banal. J’empruntai l’escalier, car le funiculaire avait été mis provisoirement hors service. Tout en montant, je me remémorai les premiers éléments de l’enquête qui m’avaient déjà été communiqués. La victime s’appelait Jacqueline Delvriere; elle avait vingt–trois ans, habitait rue Lonchamp. Le commissaire de police l’avait trouvée à l’endroit même où elle était tombée, c’est à dire au fond de la cabine. Elle avait été étranglée avec son écharpe. Dans sa chute, son sac à main de crocodile de grand prix, s’était ouvert et avait répandu son contenu jusque sous la banquette: un porte–carte, un bâton de rouge, un poudrier, un paquet de Chesterfield, un briquet et un minuscule mouchoir de soie. Pas d’argent, ce qui semblait établir qu’on avait tué Jacqueline Delvrière pour la voler, car cette jeune femme, très élégante -elle portait un tailleur gris sortant de chez un grand couturier– ne se promenait certainement pas dans Paris sans avoir même un billet de mille francs (on comptait en francs légers , à l’époque)  mais ce qui était absolument inattendu, c’était la découverte dans la poche droite du tailleur gris, d’un petit pistolet automatique au chargeur garni. Mieux encore: il y avait une balle dans le canon et le cran d’arrêt était relevé.

C’est ce détail qui m’avait immédiatement excité. Puisque Jacqueline Delvrière était armée elle aurait pu se défendre. Mais pourquoi cette jeune femme était–elle armée ? Elle craignait donc d’être attaquée ? Par qui ? Par le voyageur arrivé au dernier moment ? Pourtant, si elle l’avait connu, n’aurait–elle pas crié, essayé de sortir alerter l’employé ? Je chassai résolument ces questions importunes en arrivant au dernier palier. Le temps était là–haut, un peu plus clair. On devinait la masse blanche du Sacré–Cœur et il y avait du bleu, par échappées. L’employé était beaucoup plus excité que son collègue d’en bas et j’eus du mal à l’apaiser.

- Voyons ! Voyons ! Est–ce que vous aperceviez la cabine montante ?
- Non. Elle est brusquement sortie du brouillard et s’est arrêtée presque aussitôt. Les vitres étaient couvertes de buée et de gouttes d’eau. On ne voyait rien à l’intérieur. J’ai ouvert et un bonhomme est sorti, auquel je n’ai, bien entendu, prêté aucune attention.
- Il était vêtu d’un imperméable noir, paraît–il ?
- Peut–être !…Vous savez, il passe tant de monde, ici, dans une journée !…J’ai cru qu’il était seul. J’ai jeté un coup d’œil dans la cabine; c’est le règlement. Vous n’imaginez pas tous les objets oubliés que l’on récolte. Une fois, on a même trouvé un chimpanzé !…Bref, j’ai vu le corps.
- L’homme avait eu le temps de disparaître ?
- Rendez–vous compte. En deux enjambées, on est dehors. J’ai donc vu le corps et, tout de suite, j’ai compris qu’il y avait du vilain… Si cette femme s’était simplement trouvée mal, l’homme nous aurait avertis non ? Il n’aurait pas filé. A tout hasard, j’ai demandé aux voyageurs qui attendaient sur le quai, pour descendre, s’il n’y avait pas parmi eux un médecin. Ils étaient sept : trois séminaristes un soldat, une dame et deux messieurs. Justement, l’un des deux a levé la main. Il a dit : « Je ne suis pas médecin , mais je pourrai peut être quand même donner les premiers soins ». Alors, je l’ai fait entrer et on a regardé. « J’ai bien peur qu’il ne soit trop tard », m’a encore dit le monsieur. Comme les autres se pressaient à la porte, je les ai priés de se reculer. Il a fallu se gendarmer; c’est formidable, ils voulaient tous voir. Un des séminaristes criait: « S’il y a quelqu’un en danger de mort, il a le droit d’avoir un prêtre ! »
J’ai du monter la garde. D’ailleurs, la malheureuse était bien morte. Alors, j’ai appelé Police – secours.

Je posai encore quelques questions, par acquit de conscience; quand je redescendis, je ne savais rien de plus que ce qui figurait déjà dans le premier rapport. Je l’avais dans ma poche, j’y jetai un coup d’œil.

Jacquline Delvrière était la fille d’un bijoutier du Faubourg Saint–Honoré. Son mari, directeur des services commerciaux d’une grande firme automobile, était actuellement en Allemagne, où on essayait de la joindre. De ce côté, il n’ y avait qu’à attendre. Je me rendis rue de Lonchamp, au domicile des Delvrière. La bonne était d’origine espagnole et me comprit assez mal. Elle réussit, cependant, à me faire entendre que sa maîtresse sortait beaucoup, qu’il y avait toujours des invités et que le service était lourd. Oui, le ménage semblait uni…oui, Delvrière était souvent absent… Je n’ai pas coutume d’accorder aux propos des gens de maison une grande importance. Ils m’aident surtout à situer mes personnages. Cette fois, je l’avoue, je n’y voyais pas clair. Pourquoi Jacqueline Delvrière était–elle au pied de la Butte à huit heures et demie du matin ? C’est l’heure où une femme du monde commence à se réveiller. La bonne m’apprit que sa maîtresse, la veille, s’était couchée tard. Il y avait trois amis à diner, des familiers: M et Mme Lainé et un autre monsieur, dont elle ignorait le nom, mais qui venait souvent. M Lainé était docteur. Je notai ces détails parce qu’il ne faut rien négliger, mais j’avais l’impression qu’ils m ‘éloignaient de la piste de l’homme à l’imperméable. A moins que… Peut être cet homme était–il un ami de Jacqueline Delvrière ? Peut - être avaient–ils rendez–vous dans ce funiculaire dont le trajet est si bref qu’on n’a pas le temps de tenir une conversation ? Et puis, il y avait eu vol à n’en pas douter.

La bonne me confirma ce point : oui, madame avait toujours un peu d’argent sur elle, quelques milliers de francs. Et s’il s’agissait d’un vol simulé ? L’homme avait pu voler les billets pour donner le change, pour faire croire à un crime crapuleux. D’ailleurs, ce long imperméable noir, cette casquette, tout m’incitait à penser que l’inconnu s’était composé une silhouette. Plus je ruminais cette affaire et plus je sentais qu’il y avait un mystère, dans la vie de Jacqueline Delvrière. Je regagnai mon bureau et là, coup de théâtre. L’identité judiciaire avait relevé des empreintes sur le poudrier et ces empreintes figuraient aux fichiers de la police. Elles appartenaient à un certain André Bertoux, deux fois condamné pour vol et sorti récemment de prison. Aussitôt, j’organisai des recherches et commençai à étudier le dossier de Bertoux. Un dossier relativement léger. Un pauvre type, ce Bertoux ! L’histoire classique : parents sans autorité et toujours absents, le gosse qui poussa au hasard, les mauvaises fréquentations et, pour finir, deux petits cambriolages maladroits réalisés pour un profit minime. Bref, le malandrin sans envergure. Tout au moins jusque – là. Car il n’y avait pas d’autre coupable possible. Mais avait – il voulu tuer ? N’était – il pas plus plausible d’admettre qu’il avait seulement voulu réduire sa victime à l’impuissance ? Et puis, perdant son sang – froid, sentant que la cabine allait bientôt s’arrêter, il avait serré , fort, trop fort…Ensuite, il avait fouillé dans le sac, d’où ses empreintes…Une telle maladresse lui ressemblait. Je ne devais pas être loin de la vérité. Mais comment expliquer le revolver dans la poche du tailleur gris ?

Je rendis visite au docteur Lainé, l’un des trois invités de la jeune femme.
- Est–ce que Mme Delvrière s’entendait bien avec son mari ?
- Sûrement. Elle l’aidait même beaucoup, grâce à sa parfaite connaissance de l’anglais. Avant son mariage, elle préparait une licence.
- Avait –elle de la fortune personnelle ?
- Oui. Son père n’avait qu’elle et se montrait très généreux.
- Vous avait–elle paru préoccupée ou inquiète, au cours de la soirée ?… Je sais, ma question a de quoi surprendre, mais j’ai mes raisons.
- Eh bien, franchement, il m’est impossible de vous répondre…En société, Jacqueline était très gaie. Elle adorait le mouvement, le bruit, et même l’agitation. Je ne l’ai jamais soignée mais je crois qu’au fond c’était une anxieuse, une impulsive.
- Oui, je vois, merci !

En réalité, je ne voyais rien du tout. Faute de mieux, je décidai d’aller interroger les voyageurs qui se trouvaient sur la plate–forme supérieure du funiculaire. Je commençai par Philippe Louvel, celui qui était entré le premier dans la cabine. Qui sait ? Il pouvait avoir enregistrer un détail, insignifiant en apparence, qui avait, ensuite, échappé aux enquêteurs. Philippe Louvel était un beau garçon de vingt – cinq ans, au visage sympathique. C’est curieux, tous les hommes qui portent une fossette au menton me donnent la même impression de bonne humeur. Louvel était terriblement loquace, avec un léger accent qui trahissait son origine méridionale. Hélas ! Il me parla surtout de lui. Non ! il n’était pas médecin. Il avait commencé ses études de médecine parce qu’elle était la volonté de son père, et son père tenait serrés les cordons de la bourse. Mais à la mort de ce dernier, il avait tout lâché…
- Mon père possédait une grande brasserie, que j’ai aussitôt liquidée. Je l’ai vu travailler presque nuit et jour, pour amasser. Si c’est ça, le commerce ! Notez que les études…Vous savez combien il me fallait d’années pour décrocher mes diplômes ?
J’eus bien du mal à le ramener à notre sujet. Mais, là encore, il trouva surtout moyen de me parler de lui.
- Je cherche quelque chose à Montmartre, un appartement un peu original avec un atelier...on m’avait signalé un grand studio, rue des Saules aussi.
- D’accord ! D’accord ! …Donc, le funiculaire s’arrête. Vous n’avez pas particulièrement remarqué l’homme qui descendait ?
- C’est à peine si je l’ai vu. Il est sorti très vite. Je me demande si je le reconnaîtrais…
- Quand vous êtes entré dans la cabine, rien ne vous a particulièrement frappé ?
- Je n’avais d’yeux que pour cette malheureuse femme. A son visage, j’ai tout de suite compris que la mort n’était pas naturelle. Et puis, j’ai découvert le foulard serré autour de son cou. J’ai constaté que le cœur ne battait plus…
Je refusai un whisky et poursuivis ma tournée. Les autres témoins ne me furent d’aucun secours. Le lendemain, je reçus la visite de M. Delvrière, prévenu la veille au soir et rentré par avion. Il était effondré et me fit de la peine. J’avais juste deux ou trois questions à lui poser. Non, il ne pensait pas que sa femme ait pu emporter quelque objet de valeur, il n’avait constaté chez lui la disparition d’aucun bijou. L’argent ? Il ignorait, bien entendu, quelle somme la malheureuse possédait au moment du crime. Une dizaine de milliers de francs au maximum. Quand elle avait à régler une dépense de quelque importance, Jacqueline Delvrière utilisait son chéquier. Ce qu’elle pouvait faire à huit heures et demie, à Montmartre ? Il se perdait en suppositions. Ils n’avaient là–bas ni parents ni amis. Je ne lui parlai pas du revolver. Il aurait certainement été le premier à aborder ce détail, s’il avait connu. Je renouvelai mes condoléances et m’en allai roder du côté du funiculaire. Montre en main, je vérifiai la durée du trajet. C’était ahurissant. Il fallait vraiment avoir un sang–froid et une audace extraordinaires pour tenter et réussir un coup aussi risqué en un temps limité. Bertoux avait sans doute bien changé, en prison. Certes, la brume lui avait beaucoup facilité la tache, mais quand même…j’avais beau retourner le problème de mille manières, la conclusion s’imposait: C’était Bertoux le coupable. Poussé par le besoin, sans ressource, il n’avait rien prémédité (en effet, il avait une chance sur cent de se trouver seul avec une voyageuse! ), il avait improvisé son agression. Mais le revolver ? le revolver ?…

Il fut arrêté dans la soirée, à la sortie du métro, place Maubert. Je me sentais la féroce et il avoua presque sans résistance. Mais il me sortit une histoire invraisemblable que je faillis cogner. Il se moquait de moi, ma parole ! La voyageuse, à peine la cabine partie, était tombée, évanouie. Son sac s’était ouvert et il n’ait eu qu’à ramasser l’argent.
- Combien ?
- Deux cent cinquante mille francs.
- Tu mens !
Il donna l’adresse d’un hôtel borgne, rue de La Montagne–Sainte–Geneviève. On découvrit les liasses dans une cheminée roulée, au fond d’une valise. Il y avait bien deux cent cinquante mille francs.
- Où les as–tu pris ?
- Dans son sac.
- Tu connaissais Mme Delvrière ?
- C’est la première fois que je la voyais.
- Qu’est ce que tu allais faire, à huit heures et demie, à Montmartre ?
- Retrouver un copain qui m’avait donné rendez–vous.
- Où ça ?
- Place du Tertre.
- Le nom, l’adresse de ton copain ?
- Je ne sais pas. Je l’avais rencontré dans un café.
On se relaya pendant des heures. Il y avait de qui devenir fou. Et toujours il en revenait au même point.
- Puisque je vous dis qu’elle est tombée. Elle était peut être cardiaque, cette môme !
Or le médecin qui avait pratiqué l’autopsie était formel : Jacqueline Delvrière était morte étranglée. Pourquoi Bertoux niait–il l’évidence ? Je téléphonai à la banque. On me répondit que, la veille du crime, Mme Delvrière avait retiré deux cent cinquante mille francs.
- Comment sais-tu qu’elle portait tant d’argent sur elle ?
- Mais je ne le savais pas !
Au petit jour, il n’était plus qu’une loque, mais il persistait à nier. Je le fis boucler et me pris la tête dans les mains. D’un côté, un repris de justice, récemment sorti de prison. De l’autre, une jeune bourgeoise élégante, avec un revolver et deux cent cinquante mille francs. Le rapport ? Où était le rapport ?.. Et puis, brusquement, la petite réflexion de rien du tout, qui met la machine en marche. Et si le rapport n’existait pas ! Si Bertoux ne mentait pas ! Si vraiment Jacqueline Delvrière était tombée évanouie ! S’il n’avait fait que fouiller dans son sac !…Admettons ! L’employé voit la femme étendue, donne l’alarme. Un voyageur entre dans la cabine, seul. Ensuite….Ensuite, on découvre Jacqueline morte, étranglée. C’est donc nécessairement ce voyageur qui….sapristi ! Je n’avais pas pensé à cela. J’avais été victime d’un prestidigitateur. Il avait bien raison le patron !

Dans la voiture qui me conduisait chez Philippe Louvel, je continuai à réfléchir. Les deux cent cinquante mille francs ! le revolver ! Autrement dit, le choix entre deux solutions. J’évoquai l’image de ce beau garçon qui n’aimait pas la travail. Louvel était encore au lit. D’abord, il le prit de haut. Mais un homme en pyjama se sent toujours en état d’infériorité quand il a affaire à un interlocuteur résolu. Il s’effondra. Ses aveux ne firent que confirmer mon hypothèse. Jacqueline l’avait rencontré, avait subi son charme et commis une erreur qui aurait pu être sans conséquence si Louvel n’avait pas été un maître–chanteur. Il avait conservé des lettres. Affolée, Jacqueline avait plusieurs fois cédé à ses demandes d’argent. Mais il avait continué d’exiger…Pour la suite, les faits parlaient d’eux–mêmes. Jacqueline s’était procurée un revolver. Pour en finir : pourtant, elle n’était pas absolument sûre d’elle, puisqu’elle avait également emporté l’argent. Aurait–elle l’affreux courage ?…Elle monte dans la cabine. Dans une minute, elle va retrouver Louvel qui l’attend à la gare supérieure. Mais son angoisse est trop forte. Les nerfs lachent; elle s’évanouit.
- C’était elle ou moi, dit Louvel, pour se défendre. Lisez cela. C’était un billet qui était tombé de son sac, et qu’il avait prudemment ramassé: J’aime mieux le tuer et me tuer après. Pardon. Le plus fort, c’est que ce billet lui sauva la vie. Il ne fut condamné qu’à la réclusion perpétuelle.

BOILEAU – NARCEJAC
L’énigme du funiculaire nouvelle publiée en 1971 Ed Denoel

AUTEURS et LEURS OEUVRES

  • Louis Aragon (20ème siècle)
  • Samuel Beckett - "En Attendant Godot" (20ème siècle - Théâtre)
  • Eugène Ionesco - "La Cantatrice Chauve", "Rhinocéros" (20ème siècle - Théâtre)
  • Aimé Césaire - "Cahier du Retour au Pays Natal" (20ème siècle)
  • Jacques Prévert - "Paroles" (20ème siècle)
  • Marguerite Yourcenar - "Alexis ou Le traité du Vain Combat" (20ème siècle)
  • André Breton - "Nadja" (20ème siècle)
  • Jean Cocteau - "Les Enfants Terribles" (20ème siècle)
  • Jean-Paul Sartre - "Huis Clos", "Les Mouches", "La Nausée", "Le Mur" (20ème siècle)
  • Albert Camus - "L'Etranger", "La Peste" (20ème siècle)
  • Colette - "Les Séries de "Claudine" (20ème siècle)
  • Guillaume Apollinaire - "Calligrammes" (20ème siècle - Poésie)
  • André Gide - "Les Nourritures Terrestres", "La Symphonie Pastorale", "Les Caves du Vatican", "Les Faux Monnayeurs" (20ème siècle)
  • Paul Verlaine - "Romances Sans Paroles" (19ème siècle - Symbolisme)
  • Arthur Rimbaud - "Le Dormeur du Val" (19ème siècle - Symbolisme)
  • Mallarmé - "Poésies" (19ème siècle - Symbolisme)
  • Charles Baudelaire - "Les Fleurs du Mal", "L'Etranger" (19ème siècle - Symbolisme)
  • Emile Zola - "Germinal", "L'Assommoir", "Thérèse Raquin", La Bête humaine" (19ème siècle, Naturalisme)
  • Guy de Maupassant - "Papa de Simon", "L'Auberge", "Aux Champs", "La Ficelle", "Pierrot", "Toine", "La Bête du Maitre Belhomme", "La Parrure", "La Dot", "La Rempailleuse" (19ème siècle - Réalisme)
  • Alexandre Dumas - "Les Trois Mousquetaires", "Le Comte de Monte Cristo", "La Reine Margot" (19ème siècle)
  • George Sand - "La Petite Fadette", "La Mare au Diable" (19ème siècle)
  • Gustave Flaubert - "Madame Bovary", "Salammbô", "L'Education Sentimentale" (19ème siècle - Réalisme)
  • Honoré de Balzac - "Le Père Goriot", "Eugénie Grandet", La Peau de Chagrin", "Le Colonel Chabert", "Le Lys dans La Vallée", "Illusions Perdues", "Le médecin de Campagne", "Les Chouans" (19ème siècle - Romantisme et Réalisme)
  • Stendhal - "Le Rouge et Le Noir", "La Chartreuse de Parme", "Vie de Rossini" (19ème siècle - Romantisme et Réalisme)
  • Victor Hugo - "Notre Dame de Paris", "Les Misérables", "Le Dernier Jour d'Un Condamné", "Les Orientales", "Hernani", "Cromwell", "William Shakespeare" (19ème siècle - Romantisme)
  • Gérard de Nerval - "Odelettes" (19ème siècle - Romantisme, poésie)
  • Alfred de Vigny - "La mort du Loup" (19ème siècle - Romantisme, poésie)
  • Alfred de Musset - "Les Caprices de Marianne" (19ème siècle - Romantisme, théâtre)
  • Alphonse de Lamartine - "Méditations Poétiques" (19ème siècle - Romantisme, poésie)
  • Bernardin de Saint-Pierre - "Paul et Virginie" (19ème siècle - Préromantisme)
  • Madame de Staël - "Colline et Delphine", "De l’Allemagne" (19ème siècle - Préromantisme)
  • Senancour - "Oberman" (19ème siècle - Préromantisme)
  • Benjamin Constant - "Adolphe" (19ème siècle - Préromantisme)
  • François René de Chateaubriand - "Mémoires d'Outre-Tombe", "René" (19ème siècle - Préromantisme)
  • Le Sage - "Gil Blas de Sentillane" (18ème siècle)
  • Marquis de Sade - "Justine ou Les Malheurs de la vertu", "Les 120 jours de Sodome" (18ème siècle)
  • Choderlos de Laclos - "Les Liaisons Dangereuses" (18ème siècle - Roman Epistolaire)
  • Jean-Jacques Rouseau - "Emile ou de L'Education", "Les Confessions", "Julie ou La Nouvelle Héloïse" (18ème siècle)
  • Voltaire - "Candide", "Zadig", "Micromégas" (18ème siècle)
  • Diderot - "Le Neveu de Rameau" (18ème siècle)
  • Beaumarchais - "Le Barbier de Séville", "Le Mariage de Figaro" (18ème siècle - Théâtre)
  • Marivaux - "Le Jeu de L'Amour et du Hasard" (18ème siècle - Théâtre)
  • Montesquieu - "L'Esprit des Lois", "Les Lettres Persanes" (18ème siècle)
  • Jean Racine - "Andromaque", "Bérénice", "Britannicus", "Phèdre", "Iphigénie" (17ème siècle - Tragédie)
  • Pierre de Corneille - "Le Cid" (17ème siècle - Tragédie)
  • Molière - "L'Avare", "Le Bourgeois Gentilhomme", "Les Précieuses Ridicules", "Dom Juan", "Le Malade Imaginaire", "Tartuffe", "L'Ecole des Femmes", "Amphitryon", "Les Fourberies de Scapin", "Les Femmes Savantes" (17ème siècle - Comédie)
  • Madame de la Fayette - "La Princesse de Clèves" (17ème siècle)
  • Jean de La Fontaine - "Les Fables" (17ème siècle)
  • Joachim du Bellay - "Regrets" (16ème siècle)
  • Pierre de Ronsard - "Sonnets pour Hélène", "Sonnets pour Marie", "Sonnets pour Cassandre" (16ème siècle)
  • Michel de Montaigne - "Les Essais" (16ème siècle)
  • Thomas More - "L'Utopie" (16ème siècle)
  • Erasmes de Rottherdam - "L'Eloge de la Folie", "Les Antibarbares" (16ème siècle)
  • François Rabelais - "Gargantua" , "Pantagruel" (16ème siècle)